Nous l'avons vu dans la note précédente, anticipation et innovation ont marqué l'histoire de la marque Citroën. Sans entrer dans un niveau de détail trop important, en voici une liste non exhaustive...
1. 1919 : La grande série automobile
Alors que l'automobile est un produit de luxe que le client "compose" autour d'un chassis, Citroën crée en 1919 la type A, vendue prête à fonctionner avec carrosserie, démarreur électrique et pneumatiques. En 1921 la grande série démarre véritablement avec la 5 CV Trèfle. L'inspiration de Citroën est venue d'une visite des usines Henri Ford aux Etats-Unis, voyage qui permit à Citroën d'imaginer de nouvelles méthodes d'organisation industrielle afin d'augmenter les cadences de production. Il mit en application ces principes tout d'abord à la fabrication d'obus pendant la 1ère guerre mondiale puis à celle d'automobiles, afin d'assurer la nécessaire reconversion de l'usine de Javel.
Autre innovation de taille qui bouscula la concurrence : la carrosserie tout acier. Citroën savait observer et prendre les bonnes idées pour les développer. C'est encore aux Etats-unis qu'il trouva l'inspiration, chez Budd qui mit au point un procédé nouveau de soudure afin de produire des carrosseries complètes en acier. En ce temps là en Europe, les carroseries sont en bois sur lesquelles des panneaux de tôle sont cloués. La première à être équipé de carrosserie "tout acier" fut la B 10 en 1924. Au départ, Citroën voulut faire l'économie des royalties en tentant de copier seul le procédé. Après de nombreuses difficultés (coques se cassant à divers endroits, mauvaises soudures etc.) il modifia sa stratégie et acheta le procédé Budd.
Il put ainsi communiquer comme à son habitude sur l'avance de ses modèles et l'avantage du "tout acier" : résistance, silence, légèreté donc économie, sécurité etc...
Le moteur flottant est encore une invention américaine que Citroën a remarquée et qu'il mit en application sur ses modèles avant les autres. Il s'agit de cales en caotchouc sur lesquelles le moteur est posé, ce qui réduit considérablement les vibrations transmises au reste de la voiture par ce dernier.
Monument automobile du 20ème siècle, la Traction Avant est la première "automobile moderne", celle qui en a inspiré beaucoup d'autres et dont les principes seront appliqués jusqu'à aujourd'hui : freins hydrauliques, carrosserie monocoque autoporteuse, roues avant motrices, moteur flottant, roues avant et arrière indépendantes etc. La Traction avant représente à elle seule tout le potentiel d'innovation de Citroën, capable de rassembler toutes les solutions d'avant-garde sur un seul modèle, quitte à prendre des risques puisque la Traction connaîtra de nombreux problèmes techniques à son lancement (cardans qui cassent, carrosserie qui se fend, etc.) Citroën voulait même aller encore plus loin avec une boîte de vitesses révolutionnaire à 4 rapports, mais sa mise au point rencontra tant de difficultés qu'elle fut remplaçée en catastrophe par une boîte classique à trois rapports conçue en quelques semaines...
Malgré cela le modèle est bien né et connaîtra rapidement le succès. Mais il sera aussi à l'origine de la faillite de la maison Citroën, pour qui rien n'est trop beau, et qui investit sans compter en ces temps de crise : nouveau modèle, nouvelle usine, bientôt la trésorerie ne suit plus, et un sombre fournisseur de jantes en bois réclamant le paiement de son dû entraînera involontairement vers le dépot de bilan la plus fameuse entreprise automobile de l'époque. André Citroën, dépossédé de son entreprise (qui sera reprise par Michelin), ne s'en remettra pas et disparaîtra emporté par un cancer en 1935, sans avoir le temps de savourer le succès de son dernier modèle, la Traction Avant. Mais l'essentiel était ailleurs : Citroën avait jetté les bases de l'automobile moderne, accessible au plus grand nombre.
5. La 2 CV
Les études de la 2 CV avaient commençé bien avant la guerre de 39-45. L'objectif était de proposer au plus grand nombre un véhicule très économique "4 roues sous un parapluie", selon la boutade désormais célèbre de Pierre Boulanger. Ce dernier donne comme à son habitude des éléments précis du cahier des charges génial de simplicité et de justesse : le TPV (très petit véhicule) doit être capable de transporter 4 personnes sous un parapluie, à 60 km/h, le tout avec une suspension permettant de traverser un champs sans casser un panier d'oeufs.
De nombreux prototypes seront testés sur la piste de la Ferté Vidame et le véhicule devait être présenté au salon de Paris 1939 qui fut finalement annulé pour les raisons que l'on connaît.
Le développement continua malgré les interdits pendant la guerre, et encore une fois, la quête d'innovation fut au centre du projet TPV, comme en témoignent les matériaux qui devaient être utilisés dans le projet initial : aluminium, magnésium, etc...Finalement, la pénurie de matériaux d'après-guerre impliqua le retour à de l'acier beaucoup plus traditionnel mais la conception demeura d'une rare ingéniosité afin de rendre le TPV le plus économique possible. Moteur refroidi par air développé par le talentueux Becchia, roues indépendantes avec interaction des roues avant et arrière, batteur à inertie, etc...L'intérieur est simple et totalement dépouillé avec ses sièges en tissus à armature tubulaire, ses essuie-glaces manuels et son démarreur à ficelle mais les besoins de mobilité des consommateurs dont les moyens sont très limités (après-guerre oblige) font qu'une fois de plus Citroën sort un véhicule en phase avec les besoins de son époque. Accueillie avec beaucoup de scepticisme, la "2 CV" convaincra très vite les automobilistes de l'après-guerre : les délais de livraison s'allongeront considérablement, Citroën étant devenu très prudent sur les investissements industriels et sur les cadences de production qui sont au départ sous estimées...
La 2 CV a été produite de 1948 à 1990 à plus de 5 millions d'exemplaires, traversant les époques, séduisant urbains et campagnards, jeunes et retraités, devenant peu à peu un véritable mythe automobile, un de plus au crédit de la société André Citroën...
6. La DS
Comment résumer la DS en quelques lignes, alors que des milliers de pages ont été écrites à son sujet ?
La DS est à elle seule un concentré de tout ce qui fait la force de la marque Citroën des grandes années : des patrons visonnaires, un bureau d'étude composé d'une petite équipe d'hommes autant ingénieurs qu'artistes, à la créativité sans limite, dotés d'un foi inébranlable dans le progrès et la technique. Celle qui devait au départ remplacer "simplement" la traction, deviendra au fil des années un modèle totalement inédit, oubliant toute référence à l'automobile classique, concentré d'innovation incroyable pour l'époque : suspension pneumatique, direction, freinage et boîte de vitesse semi automatique utilisant la même centrale hydraulique, forme d'avant-garde avec de larges surfaces vitrées, utilisation de nouveaux matériaux comme l'aluminium et le plastique, couleurs extérieures et intérieures jamais vues auparavant : le fait d'avoir réussi à sortir la DS en 1955 ne s'explique toujours pas rationnellement aujourd'hui !
Biensûr, le lancement fut cahotique, biensûr les pannes furent nombreuses et la mise au point insuffisante mais petit à petit la voiture finira par être parfaitement fiable et connaîtra un succès immense, puisque 1,4 millions d'exemplaires seront finalement produits.
Entrée dans la légende par la grande porte, celle qui fut à l'origine de l'automobile moderne, celle qui sauva la vie du Général De Gaulle lors de l'attentat du Petit-Clamart, celle qui accompagna cette formidable époque des 30 glorieuses, celle qui sera maltraitée par Delon ou De Funes, celle qui sera adulée par Barthes dans Mythologies, bref, celle que tout le monde connaît gardera à jamais une part de mystère, et a rejoint de puis longtemps déjà le Panthéon de l'automobile, comme le dit si bien O. De Serre dans son dernier ouvrage de référence sur la DS...
7. Publicité et promotion.
Dans ce domaine encore, Citröên innove et crée les tendances. On peut réellement dire qu' André Citroën fut l'inventeur de la publicité moderne. Il n'hésite jamais pour faire parler de sa marque, fait en sorte qu'elle soit présente à l'esprit des clients potentiels. Il identifie les besoins naissants, utilise l'actualité, se glisse insidieusement dans les foyers en créant par exemple la signalisation Citroën, à une époque où la moindre route effectuée se transformait souvent en parcours du combattant, faute de panneaux indicateurs, en créant aussi les transports Citroën, qui deviendront une des principales compagnies de transport privée française, mais aussi les jouets Citroën, car c'est bien connu, les enfants ont souvent une grande influence sur les choix de leurs parents etc...
Il développe également les halls d'exposition vitrines de la marque aux emplacements les plus prestigieux, Opéra, Champs Elysées, ou bien St Lazare, comme par exemple avec le magasin de l'Europe, véritable temple dédié à la marque où des véhicules de records sont exposés, des concerts organisés, le tout sur près de 400 m de long !
Enfin, il crée l'évènement et étonne par son audace, avec l'illumination de la Tour Eiffel (200.000 ampoules) qui durera plusieurs années, avec un avion dessinant pour la première fois les lettres "Citroën" dans le ciel de Paris
ou bien avec un panneau géant utilisant des milliers d'ampoules multicolores, près des grands magasins Boulevard Haussmann. Il sait aussi détourner un fait remarquable à son profit, avec par exemple l'invitation faite à Charles Lindberg de venir visiter l'usine de Javel, ce qui créa une publicité indirecte exceptionnelle...
Les différentes croisières Citroën, Jaune ou Noire, menée dans des contrées inexplorées en Afrique ou en Asie par de véritables expéditions scientifiques sont également des idées de génie pour promouvoir encore et toujours l'image de marque de Citroën, conquérante, audacieuse et incomparable...Quel talent !
La
communication autour de la DS dans les années 60 relèvera du même souci, avec des images marquantes comme cette DS sur ballons pour symboliser la suspension hydropneumatique ou bien cette DS fusée qui fut exposée en Italie, et qui symbolise à elle seule l'audace d'une marque qui ne reculait devant rien pour décrocher la lune. On peut aussi citer les magnifiques catalogues signés Delpire, ou encore les nombreux photographes qui ont mis en scène la DS, comme Pierre Jahan, Henri Cartier-Bresson, William Klein, Robert Doisneau, André Martin et Helmut Newton.
Aujourd'hui, Citroën renoue quelque peu avec cette audace créatrice. Les modèles sortis récemment intègrent un certain nombre d'innovations comme les phares tournants, ou l'alerte de franchissement involontaire de ligne (AFIL), ou bien à travers un design novateur. C'est un signe fort immédiatement interprété par les clients comme un "réveil" de cette superbe marque endormie et le succès des derniers modèles sortis (C4, C3 par exemple) est là pour prouver à celui qui en doute encore que l'histoire et le patrimoine de Citroën lui donnent un potentiel et une force immense, encore aujourd'hui. Il suffisait juste de revenir aux gènes de la marque, et surtout, de ne pas décevoir...



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