Imaginez la scène : nous sommes Rue du Théâtre, Paris 15 ème. Au fond d'un couloir anodin, une grande pièce, assez vaste mais modeste, avec des verrières opaques, quelques tables à dessins, des planches de contre-plaqué posées sur des tréteaux rudimentaires, des bureaux, un bric à brac d'objets et d'outils divers. Partout, des dessins et des maquettes de style plus ou moins abouties. Dans un coin, un homme en blouse blanche travaille sur un bloc qui prend forme petit à petit. Nous sommes dans l'atelier du "style" Citroën, en compagnie de Flaminio Bertoni.
Qui est Bertoni ? L'homme cultivait le mystère. Ceux qui l'ont côtoyé ont été marqués par cette personnalité hors du commun qui a façonné les modèles les plus mythiques de Citroën pendant 30 ans : Traction Avant, 2 CV, DS, mais aussi Ami 6. Mais L'oeuvre de Bertoni va beaucoup plus loin que ces quelques modèles mythiques qui ont vu le jour à Javel pour ensuite marquer le paysage automobile du XXème siècle. Bertoni était un boulimique de l'art sous toutes ses formes. Très jeune, alors qu'il était apprenti chez le carrossier Macchi et qu'il apprend le formage de la tôle et du bois, il étonne par ses talents de dessinateur et par son assiduité. En 1922, à 19 ans, il se fait fièrement photographier avec sa première maquette de carrosserie automobile, monocoque au style fluide et aérien.
En parallèle, dès qu'il rentre du travail il étudie l'art à Varèse, en Italie, sous la direction d'un artiste local éclectique, Talamoni. Tout l'intéresse, il est attiré par la sculpture, la peinture, le dessin, il va dans les musées admirer Raphaël ou Léonard de Vinci...
Bertoni mènera dès lors deux vies distinctes, qui ne se chevauchent pas : dans l'une il est artiste passionné. Dans l'autre, il met ses talents de dessinateur et de sculpteur au service de l'industrie. Il avait un sens unique du volume et des proportions. Remarqué par une délégation technique française en voyage en Italie, on lui suggère de venir travailler en France, à Paris, ce qu'il accepte bien vite, attiré par cette ville artistique par excellence. Il gravite pendant plusieurs mois dans le "berceau de l'automobile", entre Puteaux, Levallois et Courbevoie, travaillant successivement chez Felbert, Manessius, puis Rothschild et Fils, où il rencontre Rosengard, grand ami de Citroën.
En 1925, souffrant du mal du pays, il retourne en Italie où il revient chez Macchi, tout consacrant tout son temps "libre" à l'art sous toutes ses formes. Il ouvre même un atelier d'art. Partagé entre son Italie natale et une France dont le rayonnement artistique et industriel lui tend les bras, il revient à Paris en 1931, pour ne plus jamais repartir. Il a 28 ans.
Il travaille alors pour la SICAL à qui Citroën sous-traite la fabrication de ses carrosseries. Ses talents sont vite repérés et Citroën lui fait une proposition d'embauche en 1932. L'histoire est en marche...
Très vite il travaille sur le modèle "V", autrement dit la Traction Avant dont le Chef de Projet n'est autre qu'André Lefebvre. Les équipes ont du mal à faire face aux difficultés engendrées par ce projet très novateur. Pourtant il y a urgence. Le nouveau modèle doit absolument sortir en 1934, car la situation financière de Citroën est très tendue à cause d'investissements industriels démesurés. Il reste à figer le style, après avoir défini le cahier des charges technique. La carrosserie est confiée à Raoul Cuinet. Mais rien ne séduit Citroën. Bertoni saisit alors sa chance et prend l'initiative de faire lui même une carrosserie. Un samedi de printemps, il façonne une motte de Plastiline. Il travaillera toute la nuit sans s'arrêter. Le lundi matin, il présente sa création au Patron, qui sera emballé. La Traction était née...
Bertoni a créé des centaines de formes automobiles de toutes sortes, de tous styles. Il travaillait sans relâche à la recherche de l'idée, de la forme parfaite, sans se soucier des détails. Il était si exigeant avec lui-même qu'il devenait parfois très dur avec les autres, jetant au sol ce qu'on lui montrait, rentrant dans des colères terribles. Il ne supportait aucune étiquette, et surtout pas celle de styliste. de même, il avait horreur de la technique pure et détestait les contraintes à sa création, comme celle par exemple consistant à prévoir un moteur dans ses créations...
Son intervention sur la 2 CV fut différente.
Le modèle conçu avant la guerre était révolutionnaire, fonctionnel, pratique et économique, mais il était aussi très laid. Il était entendu que l'esthétique ne rentrait pas dans les préoccupations ni les critères d'achat de ceux qui, jusqu'à présent, se déplaçaient soit à pieds, soit en charrette. Bertoni fit tout pour modifier ce cahier des charges et donner un minimum de "style" à cette laideur. Il alla même jusqu'à faire une maquette de "sa" vision de la 2 CV, ce qui mit Boulanger dans une colère noire...
Les modifications du cahier des charges engendrées par la guerre (matériaux en particulier), donnèrent à Bertoni une seconde chance. Il façonna celle qui allait devenir LA 2 CV, celle que nous connaissons tous et qui fut un succès au delà des espérances de Citroën...
La gestation de la DS fut elle aussi bien différente. On peut véritablement parler de chaos, car c'est le terme qui caractérise le mieux le chemin parcouru par la "voiture du siècle" avant de naître. Ce devait être au départ une évolution de la traction. Le VGD se déclinait en 125, 135 ou 145, en fonction des vitesses maximum atteintes.
Puis la guerre arriva, le cahier des charges va évoluer au gré des idées parfois surréalistes de l'équipe en charge du projet. Conception, design, technique, la créativité débridée entraîna le VGD vers des complexités inouïes, et Citroën est passé très près de la catastrophe avec celle qui allait devenir la DS. Dans ce contexte plus proche de l'art expérimental que de l'industrie, Bertoni eut tout le temps de cheminer vers la forme idéale, la ligne parfaite, et il est incroyable de suivre pas à pas, année après année l'évolution de ce dessin qui a abouti à la DS. Bertoni n'a gardé que l'essentiel, tout le superflu, l'artifice ayant disparu. La DS est une voiture sculptée qui ne serait jamais sortie si elle avait été dessinée. Pure expression du design industriel, la DS n'a et n'aura jamais d'équivalent. Il faut tout de même noter pour la petite histoire que Bertoni ne sera jamais totalement satisfait de la ligne de la DS de série, l'arrière de cette dernière ayant été raccourci au dernier moment par rapport à son projet, en raison de la longueur excessive de l'ensemble pour passer dans les parkings et les garages Citroën...
Impossible de terminer cette note sur Bertoni sans parler de l'a Ami 6, sa préférée. Avec ce modèle, Bertoni allait enfin pouvoir laisser libre cours à son imagination sans contrainte, comme si tout à coup, le Bertoni artiste avait pris le dessus sur le Bertoni styliste. C'est incroyable de voir de quel degré de liberté Bertoni avait pu bénéficier dans la conception stylistique de l'Ami 6, en total décalage par rapport à toute la production automobile.
Ce style baroque sera très controversé et l'Ami 6 ne deviendra véritablement un succès que grâce à la version break beaucoup plus conventionnelle et très pratique. Il reste que l'examen attentif de cette "création" Bertoni permet de découvrir de nombreux détails de style magnifiques, qui rendent ce véhicule particulièrement attachant aux yeux du citroëniste que je suis...
"Tous des cons ! " Telles furent les dernières paroles prononcées au Bureau du Style Citroën à l'issue d'une séance de travail houleuse, comme c'était souvent le cas. En effet, Bertoni décédera quelques jours plus tard d'un ictus cérébral. Nous sommes le 7 février 1964. Citroën venait de perdre le père fondateur de ses plus mythiques automobiles, celles qui marquèrent le paysage automobile du xxème siècle d'une empreinte indélébile. Et Bertoni emporta avec lui des centaines d'autres modèles créés dans la glaise ou sur sa planche à dessin et qui peuplent à jamais les routes du paradis Citroën. Merci M. Bertoni...
Bravò!
Cela de charge du rapport avec Opron ?
Vous savez que les modèles (GS CX SM Visa...) réussis sont se développent à toi sur les modèles de Flaminio ?
Le péché que le stylistes de Citroen aujourd'hui ne couvre pas la route a tracé du M. Bertoni...
bonjour >>
Rédigé par: citron | 28 décembre 2006 à 17:30