Voici pour les lecteurs de mon blog une interview exclusive d' Henri Fradet, fondateur du Citromuseum, consacré aux Citroën produites entre 1948 et 1975, et qui présente 48 véhicules, tous en parfaite condition d'origine, jamais restaurés, et avec des kilométrages très faibles (Voir Note précédente et album photos du musée). Je tiens à remercier Henri pour sa gentillesse, sa passion communicative et sa disponibilité.
Henri, quel a été ton parcours pour arriver à ce Citromuseum ?
Ce musée, c'est 25 ans de travail, pratiquement sans congés ni vacances J'avais déjà l'idée en tête à partir de 18/19 ans, et j'ai tout d'abord essayé de bien gagner ma vie pour la réaliser. Mon choix s'est porté sur la Norvège pour plusieurs raison : tout d'abord, moitié Hollandais, de père militaire, j'ai toujours eu le goût des voyages, ensuite, la Norvège est un pays neuf où l'on peut entreprendre et réussir plus vite qu'en France, avec beaucoup de travail, évidemment. Après avoir été étudier quelques mois là, j'ai vu qu'il était possible de gagner de l'argent plus vite qu'en France. Je me suis donc lancé dans la restauration, où il y avait de la place disponible, tout d'abord comme employé dans une affaire qui marchait mal mais à fort potentiel, puis j'ai repris 1/3 des parts après 3 ans et enfin la totalité deux ans plus tard. Avec un peu de bon sens et du travail, ça a marché. L'emplacement était excellent en plein centre sur les "Champs-Elysées" d'Oslo. En plus, l'activité était saisonnière (principalement l'été), ce qui me permettait de me consacrer en parallèle à ma recherche de voitures. Le mardi matin, je me rendais régulièrement à l'aéroport où je recevais par fax d'un ami parisien les petites annonces de La Vie de l'auto, et si une voiture m'intéressait, je sautais dans un avion, ce qui me permettait d'arriver souvent sur place avant les Français, muni, bien évidemment de la somme nécessaire...c'est une méthode qui a payé pendant des années...
Comment as-tu attrapé le "virus" Citroën ?
Citroën représente à mes yeux le génie français. Les véhicules sont très différents les uns les autres au sein de la même marque, et n'ont pratiquement aucun point commun avec la concurrence, de par les solutions techniques explorées.
Par ailleurs, du côté familial, mon père, étant militaire de carrière, recevait systématiquement une 2 CV lors de ses affectations à l'étranger. C'était en effet un véhicule robuste, simple à entretenir, découvrable (utile dans les pays chauds). En rentrant en France, il a acheté une Ami 6. Tout cela m'a donc marqué. Puis j'ai fait des études en électronique, j'ai même donné des cours pendant quelques mois mais je n'étais pas fait pour ça. Ma passion, c'était la mécanique : c'est en effet quelque chose qui donne un résultat assez immédiat : il y a un problème concret et on essaye de le résoudre...Quant à mon idée de musée, personne ne l'avait eu auparavant. C'est une marque qui le mérite, et que les jeunes connaissent peu...
Parle-moi de ton musée, sa localisation, sa construction...
Tout d'abord, j'ai choisi Castellane, dans le Sud, plutôt que Pithiviers ou Nemours (rires) car je suis aussi originaire de la côte d'Azur, et je souhaitais y revenir. Castellane est un peu isolé, pas directement sur la côte (à environ 1 heure de route), ce qui permet une meilleure qualité de vie, une meilleur sécurité pour les voitures, et aussi la possibilité de travailler au calme pendant les mois creux. Le climat froid et sec garantit une bonne conservation des véhicules, en été il ne fait pas trop chaud. Il n'y a pas de pub, pas de feux rouges, comme à une époque maintenant révolue. Les paysages sont magnifiques et beaucoup de collectionneurs descendent la route Napoléon et les gorges du Verdon.
Le musée se trouve dans un cadre naturel et intemporel, ce qui me correspond bien à ce que je cherchais.
Le plus difficile fut bien évidemment d'obtenir toutes les autorisations administratives: 5 années de paperasse de 1998 à 2003, puis la construction alla assez vite (1 an et 1/2), avec beaucoup de travail que j'ai effectué moi-même, aidé par ma compagne Yoëlle qui vient d'une famille d'entrepreneurs...
Il y a en tout 48 voitures exposées, et 30 autres exposables dans mes réserves...
L'activité démarre, j'ai eu beaucoup de clubs qui m'ont contacté et l'été prochain s'annonce bien...
Quel est ton plus beau souvenir lors de l'acquisition d'une voiture ?
Chaque voiture a son beau souvenir, mais si je dois en choisir un seul, c'est à Jean Baert et son HY que je pense. Cet homme à forte personnalité, âgé aujourd'hui de 93 ans, était entrepreneur et importait dans les années 50 du matériel d'équipement des États-Unis. Il acheta en 1949 le 2ème HY sorti des chaînes de Javel. Il alla lui même le démarrer à sa sortie de l'usine et personne d'autre que lui ne l'avait conduit jusqu'à ce que je le rachète. Il voulait vendre "son" HY, qui n'avait que 23.000 km, à celui qui le mériterait. Il me demanda donc de le démarrer devant lui, alors qu'il n'avais pas tourné depuis 23 ans ! Je partis chercher le matériel nécessaire et réussis à le démarrer devant M. Baert, ému. Nous avons longuement discuté et j'ai gardé un souvenir impérissable de cette rencontre...
Et quelle a été ta plus grande peine ?
Toutes celles que j'ai ratées, serais-je tenté de dire, et il y en a eu beaucoup...
Mais il y a un évènement particulier qui m'a beaucoup attristé : c'est lorsque j'ai dû, pour des raisons familiales, me séparer de ma DS de 59, qui avait 18.000 km d'origine, et un état vraiment neuf avec ses sièges sous housse plastique. C'est certainement le plus beau véhicule que j'ai possédé...
Quelle a été la personne la plus attachante que tu aies rencontré dans le milieu Citroën ?
Il s'agit incontestablement de M. DJOZIKIAN, ancien concessionnaire Citroën de Saint-Chamond. Âgé aujourd'hui de 84 ans, il a un savoir extraordinaire sur Citroën, les toutes premières DS en particulier, et nous partageons une passion pour les détails techniques. Il a une personnalité vraiment attachante et nous pouvons rester ensemble à discuter pendant des heures. Je garde un contact régulier avec lui et je vais le voir dès que j'ai l'occasion de passer dans sa région. Il possède quelques modèles parfaitement restaurés, C'est quelqu'un d'apprécié de tout le monde, et qui, tout en ayant pendant des années vendu et réparé des Citroën, est resté un vrai passionné.
Quels sont tes projets d'avenir ?
Ouvrir la deuxième tranche du musée pour atteindre environ 100 voitures, et continuer à rechercher les modèles qui me manquent. J'ai encore dans mes réserves une vingtaine de véhicules à présenter, mais il me manque encore certains modèles...
Quels sont les modèles qui te manquent aujourd'hui ?
Une 2 CV Sahara, que j'ai refusée une vingtaine de fois, car pas dans l'état que je recherchais, une GS Birotor, pas trop difficile à trouver car elles roulent généralement assez peu, vu la difficulté à trouver des pièces...
Tu te verrais où dans 20 ans ?
Ce qui me passionne, c'est la mécanique de ces modèles, j'aimerais avoir un bel atelier pour restaurer les voitures qui le méritent, des DS par exemple, car je suis passionné par l'hydraulique et la mécanique de ces modèles. C'est le rêve de ton amoureux de la mécanique d'avoir des bonnes conditions pour travailler. J'espère avoir cet endroit dans 10 ou 20 ans.
Que penses-tu des voitures actuelles et des Citroën en particulier ?
Je trouve qu'elles ont un peu perdu leur âme. Citroën, c'était la recherche tous azimuts. Bien sûr, il y avait des projets fantaisistes qui n'aboutissaient pas, les ingénieurs ayant carte blanche pour créer tout et parfois il est vrai un peu n'importe quoi, tous les projets n'aboutissaient pas mais il y avait ce gros potentiel de recherche, de créativité, d'esprit d'innovation dans leur cahier des charges. Aujourd'hui, ce sont des détails qui différencient les marques, Les véhicules modernes provoques moins de passion que ceux des années 50-70, âge d'or de l'automobile. Aujourd'hui, les constructeurs automobiles sont plus proches les uns des autres, alors qu'à l'époque, il y avait de vraies différences, et Citroën était vraiment à part. Quand on pense que Citroën a imaginé utiliser des vers luisants pour les feux de position des 2 CV. Il y avait également une prise de risque énorme dans les solutions techniques retenues.
Dernière question : un rêve fou ?
Oui, faire l'équivalent du Musée Schlumpf pour Citroën. La marque le mériterait car c'est une marque complètement atypique, si créative et innovante...
Merci Henri, encore une fois pour le temps que nous avons passé ensemble et pour ce musée, un beau cadeau pour tous les amoureux de la marque aux chevrons.
jolies voitures...
et textes sympas.
En plus on parle de mon grand-père ;)
Rédigé par: Julien | 23 mars 2006 à 14:50