Cet été, en revenant de Tournus avec ma DS 19, j'ai décidé de prendre le chemin des écoliers et de suivre la Nationale 6 légendaire jusqu'à Tonnerre afin de me replonger dans le passé de nos routes de France...J'avais décidé de m'arrêter au sommet de la côte de Rochepot, là où se dressait dans les années 60 le fameux Relais de Bel Air , où fut d'ailleurs tournée une scène mythique du Cercle Rouge de Melville, lorsque Delon, remontant vers Paris s'y arrête prendre un petit déjeuner. Arrivé sur place, je gare ma DS devant le mur qui entoure désormais ce lieu à l'abandon. J'aperçois alors une autre voiture garée au même endroit.
Un homme cherche visiblement quelque chose. Je m'approche. La route est déserte tout comme l'endroit, et que peut bien y faire cet individu accompagné de sa femme. En panne peut-être ?
Il me dit alors rechercher le Relais de Rochepot, où il s'arrêtait lors des départs en vacances dans la 4 CV de son père...je lui réponds que je le cherche aussi et qu'il se trouve derrière le mur, en face de la route. Il prit une photo et repartit, me saluant et me disant qu'il voulait juste voir une dernière fois ce lieu qui a marqué son enfance. 
C'est une belle histoire, il en existe tant de similaires, car les routes sont intimement liées à notre histoire collective et personnelle. Reflets des époques, traits d'union entre les destinations que prennent les uns et les autres, pour s'évader, pour travailler, pour visiter, pour rejoindre un proche, un lieu de vacance. Associée à l'excitation, à la joie, à la tristesse du départ, mais aussi au drame de ceux qui, au détour d'un virage y perdent la vie, la route accompagne notre destin d'homme...faisons à présent ce que personne ne fait, arrêtons nous sur le côté, sans raison, juste pour se remémorer quel a été son rôle à travers les siècles...
1. Conquérir l'Europe... et construire des routes...
L'histoire des routes est intimement liée à l'histoire des hommes à travers les siècles. Ainsi les peuples conquérants ont souvent été à l'origines de nouvelles routes et ont créé des voies de communication entre les villes importantes et reliant les territoires conquis entre eux. Il s'agissait d'asseoir la domination des nouvelles provinces en créant de nouvelles voies de communication, de structurer le territoire et le pouvoir des administrations chargées de le gérer et de permettre un déplacement rapide des armées et de la force publique. Ainsi Jules César créa les 23 routes qui sillonnèrent l'Empire Romain et furent à l'origine de bien des itinéraires encore empruntés aujourd'hui. Leur point de départ " le Milliaire doré" se trouvait au coeur de Rome... Ces routes étaient très élaborées. Déjà, les géomètres et ingénieurs avaient acquis une réelle réputation en raison des nombreux ouvrages d'art qui les parsemaient. Ces routes bien construites permettaient des moyennes élevées qui ne pourront être reproduites avant des siècles...on apprend en effet que les courriers impériaux parcouraient jusqu'à 75 km par jour...
De même, plus proche de nous, Napoléon, grand conquérant, fut à l'origine des routes impériales qui, au nombre de 229 sillonnèrent l'empire sur une longueur de 46.000 km, dont 20.000 hors de France.
A l'inverse, les périodes plus obscures comme par exemple le Moyen-Age, où chaque pays s'est replié sur lui même, furent marquées par la dégénérescence du réseau routier, et de ses grands axes au profit d'une multitude de petits chemins qui irriguèrent le territoire, chemins souvent obscurs et peu entretenus, où l'on pouvait se perdre facilement, à tel point que les moines sonnaient les cloches les soirs de brouillard, afin de guider les égarés... On met beaucoup plus de temps à voyager au Moyen-Age ou à la Renaissance qu'au temps de Jules César...
L'âge des lumières, sous le rêgne de Louis XIV, va peu à peu tenter de remédier à cet état désastreux des routes de France. 20.000 km de routes nouvelles sont créées. Chacun va devoir mettre la main à l'ouvrage : le système des corvées oblige ouvriers et paysans à participer à l'édification et à l'entretien des routes, sans contrepartie. La prestigieuse institution des Ponts et Chaussées est créée en 1716. Peu à peu, on prend conscience que ce manque d'infrastructures peut porter préjudice à la grandeur de la France.
2. La difficulté des voyages
Peut on imaginer aujourd'hui la difficulté d'un voyage, au 18ème siècle par exemple ?
Rendons nous à Rennes par la diligence du lundi. Départ à 5 heures du matin. Arrivée à Rennes le lundi suivant à 19h00, soit plus de 7 jours de voyage. la route est pleine de bosses, de gadoue.
Parfois, lorsqu'il pleut, le carosse s'enfonce dans 50 cm de boue, rendant toute progression presque impossible. Il faut compter avec les détrousseurs de grands chemins, les casses de matériel, sans parler des auberges, qui sont tout sauf accueillantes dans la plupart des cas, avec une nourriture douteuse, des lits où il vaut mieux amener ses draps et son camphre pour repousser les petites bêtes indésirables, ainsi que son cadenas afin de se barricader et d'éviter ainsi les visites nocturnes...Bref, une vraie aventure que ce voyage à Rennes...
Qui a conscience d'un tel écart aujourd'hui, quand il ne faut que quelques heures dans un excellent confort pour rejoindre la même destination ? Quel mérite d'entreprendre des voyages lointains à cette époque ! Et pourtant ils furent nombreux, ces voyageurs intrépides, écrivains, peintres, ambassadeurs, musiciens et autres qui entreprirent de sillonner l'Europe...
3. les pionniers
Peut-on concevoir une route sans signalisation ? Non, et pourtant l'apparition de la signalisation est très récente. Elle était inexistante pendant une bonne partie du XIX ème siècle : les premières indications de directions furent les plaques de cochers, installées à partir de 1860, et que l'ont peut encore croiser dans certaines villes et villages...Devant le manque cruel de panneaux qui transformait chaque voyage en jeu de pistes, certaines marques automobiles en quête de notoriété eurent l'idée de mettre en place des panneaux indicateurs le long des routes, comme par exemple Citroën (100.000 panneaux entre 1920 et 39) et Renault (7.000), ce qui répondit à des vraies attentes des conducteurs et voyageurs en tous genres...
Michelin a lui aussi énormément contribué au bien être des voyageurs en démocratisant les cartes routières auparavant réservées à une élite, en installant les fameuses bornes directionnelles en lave d'Auvergne et en créant le célèbre guide qui recommande les bonnes adresses pour le repos et la restauration de l'équipage mais également de l' automobile...
Peut-on concevoir rouler longtemps sur une route non goudronnée ? Non, et c'était pourtant le cas dans la majorité des cas il y a 150 ans. Les routes étaients synonymes de cailloux, de boue en cas de pluie, de débris en tous genres mais surtout de poussière. Cette dernière rendait les voyages bien pénibles et malheur à tout pilote ayant oublié ses lunettes hermétiques car conduire était quasi impossible sans, surtout lorsqu'on sait qu'en 1900, aucun poste de conduite n'est fermé. La poussière a même joué un rôle pendant la guerre de 14-18, indiquant aux allemands la présence d'une armée de réserve française aux abords de Paris, cette dernière soulevant un véritable nuage en manoeuvrant...
L'aube des temps modernes se caractérise aussi par la méconnaissance complète de la route et de l'automobile, ce nouveau mode de déplacement révolutionnaire, associé à une notion de liberté jamais vue jusqu'alors, et qui inspirait des craintes parfois irrationnelles auprès de la population. Au début du siècle dernier, on circule encore sans aucune règle de conduite, si ce n'est de rouler d'un seul côté. Les accidents sont nombreux, les statistiques peu développées. En 1920, on dénombre officiellement 1200 tués su la route, soit un mort pour 200 véhicules en circulation, ce qui est considérable. De nombreux piétons sont également écrasés à Paris, qui se dotera très vite des fameux "passages cloutés", qui permit de réduire considérablement le nombre de victimes.
4. Les années 50-70
La route évolua considérablement après guerre, et sera encore une fois le reflet fidèle d'une époque de croissance, de besoin de liberté, de course au progrès, de découverte. Les nationales sont prises d'assaut par des hordes de camions et de véhicules en tous genres, ce qui créera rapidement de gros problèmes d'embouteillages et de congestion, en particulier lors de la traversée des villes et villages. La folle inconscience des conducteurs épris de vitesse et de liberté, surs d'eux et de leur machine sur des routes souvent dangereuses car peu aménagées va coûter cher en vies humaines : 5300 morts en 52, 8400 en 59, 13000 en 65, et un triste record de 16600 en 1972.
La prise de conscience de l'hécatombe sera tardive malgré quelques initiatives dès les années 50 : en mai 53 eut lieu la première journée sans accident, puis vinrent les cours sur la sécurité routière à l'école, la naissance des stop, l'obligation des deux feux arrières, la ligne jaune, puis les premières "expériences" de limitation de vitesse en 1959, à 90 km/h en rase campagne, mais malheureusement, assimilée à une limitation de la liberté individuelle, l'expérience est stoppée...et il faudra attendre la fin des années 70 pour voir enfin le nombre de morts baisser, grâce à la loi sur l'alcool au volant (78), l'obligation de porter des ceintures de sécurité à l'avant (73) puis à l'arrière (en 90 seulement !).
Il faudra par ailleurs attendre les années 70 pour voir enfin arriver un réseau autoroutier digne de ce nom qui fera passer la France dans l'ère des infrastructures et de la modernité, alors que les routes nationales sombreront quant à elles dans l'oubli, redevenant des axes secondaires chargés de souvenirs et d'histoire...
Aujourd'hui, prendre la nationale 6 ou 7 sans se presser permet de se replonger avec nostalgie dans ce passé des routes de France, qui ont conservé mille détails témoignant de cette époque révolue.
Je terminerai cette note par une phrase trouvée dans un petit ouvrage de cartes postales anciennes et qui résume parfaitement la notion de nostalgie si chère à beaucoup d'entre nous :
"La nostalgie est comme un bain chaud. Elle dégage un sentiment de bien-être et permet de se soustraire à la réalité froide de tous les jours. N'est-ce pas qu'autrefois tout était mieux plus paisible, plus doux, plus vrai ? Ou n'est-ce qu'une illusion, puisque, pour demain, aujourd'hui c'est déjà le passé".
Bonne route...
Voir également l' incontournable site de Thierry Dubois sur les nationales 6 et 7.
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