C'est un témoignage rare, de ceux qui vous font replonger dans le passé, un passé si proche, car beaucoup d'entre nous ont connu les années 60, mais également si lointain, car tout a tant changé depuis cette époque !
J'ai eu la chance de rencontrer presque par hasard, au gré de mes périgrinations, M. et Mme Comte, qui tenaient un garage à Cuisery, en Saône-et-Loire, sur la Nationale 75. C'était la route des vacances dans les années 60, à quelques kilomètres de la bifurcation avec la N6, qu'empruntaient tous ceux qui se rendaient soit dans le Jura, soit en Savoie, par Bourg-en-Bresse, soit vers la Côte d'Azur par la route dite "Napoléon". M. et Mme Comte m'ont apporté leur témoignage, absolument passionnant, sur leurs années passées à tenir ce garage, au service des automobilistes de l'époque, avec beaucoup de courage, les conditions de travail d'antan n'ayant vraiment rien à voir avec cellesd'aujourd'hui...
Je tiens à remercier M. et Mme Comte pour le temps qu'ils ont passé en ma compagnie, et pour les recherches et la préparation préalable très professionnelle que M. Comte, âgé aujourd'hui de 80 ans, avait entreprises avant mon arrivée.
Je vous retranscris ce témoignage ci-dessous, en hommage à toutes celles et ceux qui "faisaient" la route à cette époque...
1. Les origines
"Mon père s'était installé à Cuisery en 1933, et y avait installé un garage. J'avais alors 8 ans. Je me souviens qu'il lui arrivait souvent de "m'embaucher" le soir à la sortie de l'école...premier apprentissage de la mécanique...
En 1937, il loua un local plus grand. Malheureusement, il fut mobilisé parmi les premiers en 1939, et ce malgré ses trois enfants. Pendant toute la durée de la guerre, le garage resta fermé. Lors de la déroute des Allemands en 1944, ceux-ci pillèrent tout, emmenèrent tous les outils ainsi que toutes les roues appartenant à nos clients et entreposées dans notre garage. Ce fut un coup rude pour mon père qui était parti de zéro.
Les années qui suivirent, je suis resté avec lui et nous avons recommencé à travailler en réparant des vélos et mobylettes, car il n'y avait plus beaucoup de voitures en circulation vu que l'essence était encore rationnée. Nous avons tant bien que mal racheté l'outillage nécessaire et l'activité reprit, car de plus en plus de véhicules circulaient à partir des années 50. "
2. Naissance du garage
"En 1956, après mon mariage, j'ai transformé un immeuble juste en face du garage loué par mon père et j'ai construit un bâtiment à usage de garage de 500 m2. Nous avons fait transformer la façade de la maison afin d'y créer une piste et d'y installer une station service.
Tout ceci a été effectué avec l'aide financière d'Esso qui nous a prêté de l'argent et nous a permis d'aménager l'ensemble du garage avec un bureau, un magasin, une piste avec deux pompes (essence et super), ainsi que l'atelier derrière. J'ai signé avec Esso un contrat d'exclusivité huile et essence de 20 ans. Les deux cuves avaient une capacité de 15.000 litres chacune. Parfois, lors des départs en vacances, nous étions ravitaillés tous les deux jours. Esso a en fait vite réalisé que l'emplacement de mon garage était bon, à 400 km de Paris (beaucoup faisaient cette distance avec leur plein d'essence du départ), sur une route très fréquentée à l'époque. J'y ai également vendu des voitures neuves et d'occasion, tout d'abord pour Simca, puis Chrysler et Renault.
Dans nos campagnes, nous vendions beaucoup plus de voitures d'occasion que de neuves qui restaient un luxe souvent inaccessible. Après la guerre nous avons vendu un nombre impressionnant de Tractions Avant Citroën. Tous les cultivateurs étaient amateurs de cette voiture. Nous leur installions des attelages de remorques. Pour ma part, j'ai eu plusieurs Traction Avant, voiture très en avance sur son temps même après la guerre, avec ses freins hydrauliques puis une Simca Elysée, belle voiture facile à réparer."
3. La mécanique
"Lorsque j'ai débuté dans le métier, nous n'avions pas encore de pont élévateur.Pour faire les graissages des voitures (il y avait à cette époque parfois plus de 10 graisseurs sur une voiture), il fallait se glisser sous le véhicule avec un cric rouleur (un luxe à l'époque): c'était assez physique.
Quand Esso m'a aidé à m'installer, ils m'ont demandé d'acheter un pont élévateur avec une station de graissage complète, ce que j'ai fait. Cela devenait le paradis : plus besoin de se glisser par terre aussi bien pour l'entretien (vidange, graissage) que pour les réparations.
Toutes ces années, nous avons eu beaucoup de travail avec les pannes courantes comme le rodage de soupapes avec surfaçage de la culasse, car les joints de culasse claquaient quand les culasses avaient chauffé et qu'elles étaient voilées. Nous changions aussi beaucoup de pompes à eau. Nous avions aussi beaucoup à faire avec les freins à câbles qui grippaient et se dérèglaient régulièrement : c'était dangereux...
Les dynamos avaient aussi leurs ennuis (charbons usés, collecteurs creusés à tourner) et je ne parle pas des crevaisons dues aux mauvaises routes ou aux clous laissés par les sabots des paysans. Nous collions parfois plusieurs emplâtres sur un seul pneu. Je me souviens que le docteur du village avait deux Peugeot 402, dont une pour avoir un moteur d'avance. Les Tractions Avant grillaient leurs soupapes tous les 20.000 km. On refaisait des soupapes Stélitées qui duraient le double de kilomètres. Les Peugeot avaient une faiblesse au niveau des joints de culasse. J'ai donc acheté une surfaceuse pour les rectifier. Les radiateurs se bouchaient aussi régulièrement.
La station d'essence nous a amené beaucoup de travail surtout qu'à cette époque il n'y avait pas d'autoroute. La clientèle qui descendait de Paris pour aller aux sports d'hiver bifurquait à Tournus et prenait la N 75 (Route Napoléon) qui menait à Grenoble, Gap, Sisteron. Les moteurs des voitures étaient bien moins résistants qu'aujourd'hui. Nous étions à 400 km de Paris et c'était la bonne distance pour récolter de nombreuses pannes (joints de culasse claqués, soupapes grillées, et aussi bielles coulées). Je crois d'ailleurs que l'amélioration de la qualité des lubrifiants a beaucoup fait pour qu'il y ait moins de bielles coulées parce que les mêmes mécaniques n'en coulaient plus par la suite.
Pendant les hivers qui étaient bien plus rigoureux que maintenant, beaucoup de voitures gelaient car les clients ne voulaient pas faire les frais d'Antigel. Certains mettaient de l'alcool à bruler, et j'ai même connu des cultivateurs qui faisaient leur goutte à boire et qui en mettaient dans le radiateur de leur voiture."
4. Les accidents
"Il est certain que les routes de l'époque étaient plus dangereuses que celles de maintenant, surtout aux carrefours qui ont depuis tous été réaménagés et qui sont en bien meilleur état aujourd'hui. Rien qu'au carrefour dans les bois en venant de Pont de Vaux, il a fallu je ne sais combien d'accidents mortels auxquels j'ai assisté en tant que dépanneur pour que, suite à une conversation avec Mme la Sous-Préfet durant laquelle je lui ai expliqué que rien n'avait été fait depuis des années malgré le danger de ce croisement, celle-ci me réponde : "Je vais m'en occuper", et qu'effectivement, peu après celui-ci soit enfin réaménagé. Depuis, il n'y a plus jamais eu de morts à cet endroit !"
5. Les personnalités
"De toutes les personnalités qui se sont arrêtées à ma station service, celle qui m'a le plus marqué fut Léon Zitrone. Nous rentrions avec ma femme vers 3 ou 4 heures du matin de la noce d'une cousine. Nous étions évidemment en costume. En arrivant au garage, un monsieur nous attendait. Il me dit qu'il fallait absolument venir le dépanner sur la route de Bourg. Je lui réponds "vous voulez rire, à cette heure et dans cette tenue !". Il regarde alors les toits et me dit qu'il y avait pas mal de gens qui avaient la télé et seraient heureux de venir le dépanner. Comme je ne possédais pas de télé, je n'y prêtai pas attention. Enfin, il a tellement insisté que je lui ai dit que je voulais bien aller prendre sa voiture en remorque pour la ramener au garage, mais que je lui réparerais le lendemain. Il fut d'accord et alla à l'Hotel des Voyageurs où il avait laissé sa femme afin de la prévenir. Pendant ce temps, la Patronne de l'Hotel lui dit : "Ho, M. ....(je n'avais pas compris son nom), je vous admire beaucoup !". Je me demandais bien qui cela pouvait être. Le lendemain matin, lorsque j'ai ouvert le garage, il y avait un vrai rassemblement devant mon garage et c'est là qu'on a appris qui était M. Zitrone. Comme je ne le connaissais pas, cela ne m'avait fait ni chaud ni froid !
Plusieurs années plus tard, nous avons pris un jour le bac de Soulac sur la Gironde et j'ai aperçu un homme lisant un journal, qui semblait être le fameux Léon Zitrone. Je me suis approché et je lui ai demandé s'il était bien Léon Zitrone. Pas de réponse. Nouvelle demande et toujours pas de réponse. Je lui ai alors demandé s'il se souvenait du jour où je l'avais dépanné une nuit en revenant d'une noce. Alors, il changea du tout au tout et se remémora immédiatement notre rencontre. "Vous avez une station Esso près de Tournus et vous m'avez remorqué ma voiture la nuit." Ensuite il a demandé à son secrétaire qui l'accompagnait de me donner une carte de visite et me dit que si un jour j'étais dans l'ennui, je pouvais faire appel à lui, car il "touchait" avec la télévision des milliers de personnes...
Une autre fois, c'est Jean Richard qui s'arrêta et pendant que nous faisions le plein de sa voiture avec son chauffeur, il avait disparu. Il était en fait en admiration devant le maréchal ferrant du village qui avait sa forge juste à côté de la station. En matière de chevaux Jean Richard en connaissait un rayon, et il avait remarqué que notre maréchal ferrant était très doué...
Nous avons eu aussi Nicoletta, Claude François qui nous donna des places pour aller le voir en concert à côté. C'est là que nous le vîmes jeter sa chemise dans la foule..."
6. Ce qui a changé
"Maintenant toutes ces misères ont disparu. Le métier est devenu plus facile alors qu'à l'époque, il fallait être courageux : j'ouvrais pour ma part à 6h00 du matin, je faisais mes factures puis je commençais mes réparations vers 8h00, alors que ma femme s'occupait des pompes et de la comptabilité. Pendant les grands départs, nous restions ouverts jusqu'à minuit. Il n'y avait pas de vacances, à de rares exceptions près, quand nous avons gagné des voyages avec Esso ou Renault. c'est comme ça que nous avons été à Venise, sur la côte d'Azur ou en Grèce...
C'était aussi plus physique qu'aujourd'hui, quand il fallait sortir une boite de vitesses ou les moteurs au palan, et se glisser sous les voitures pour les réparer. Il fallait aussi faire du service, car Esso était intraitable là-dessus : pare-brise, niveaux, pleins, et toujours avec le sourire. Esso savait attirer la clientèle parfois avec des idées simples, comme par exemple la fameuse queue de tigre qui nous apporta de très nombreux clients.
Aujourd'hui, les moteurs tiennent le coup, les pneumatiques aussi. Il fut un temps où il fallait faire des vidanges tous les 1.000 km, puis tous les 2.000, 5.000, 10.000, et maintenant on en est à parfois plus de 20.000 km. Tout ceci grâce à l'amélioration constante des moteurs et de la qualité des lubrifiants."
Conclusion
"Pour terminer; je peux dire que j'ai aimé ce métier car il était très diversifié, que j'ai cotoyé des clients parfois détestables, mais surtout des gens merveilleux, gentils au possible et compréhensibles..."
Merci pour cet article sur Mr et Me Comte .Le garage est desespérément vide ,le forgeron a disparu ,à la place il y a un petit restaurant de pizzas ,la place est souvent saturée de véhicules ,merci pour ces quelques photos que je ne connaissais pas ,bien que je recherche continuellement des clichés anciens sur Cuisery.
Rédigé par: forest | 30 mars 2006 à 16:17
slt nostalgie à voir un superbe musee de la RN7 à piolenc 84 c'est magnifique @+ EM
Rédigé par: EM | 21 juillet 2007 à 17:48