Cela pourraît apparaître comme une idée des plus étranges que de se lancer dans une comparaison entre le Concorde, la DS, et le Paquebot Normandie. Comment comparer l'incomparable : un avion construit à 20 exemplaires né à la fin des années 60, une voiture produite à 1,4 millions d'exemplaires apparue en 1955, un bateau unique né dans les années 30 ? Et pourtant, l'une dans les airs, l'autre sur terre et la troisième sur mer, ces trois créations se rejoignent sur de nombreux points.
Tout d'abord, ce sont trois oeuvres d'ingénieurs, partis à chaque fois d'une feuille presque blanche, animés par une volonté de marquer les esprits, par le modernisme de la conception et une volonté de proposer des prestations inconnues jusqu'alors. L'innovation est le maître mot : le Normandie se caractérise par une coque d'une conception remarquable et inédite, ainsi que par un mode de propulsion turbo-électrique innovant, entre autres. Le Concorde, véritable défi industriel et technologique, possède les premières commandes de vol électriques, c'est également le seul avion commercial à être doté de réacteurs supersoniques, et d'une manière générale, tout, absolument tout est nouveau et différent par rapport à ce que l'aviation civile avait connu jusqu'alors. La DS, enfin, est un véritable ovni dans le paysage automobile des années 50 : matériaux, couleurs, technologie révolutionnaire avec sa centrale hydraulique qui "sert" les freins, la direction, les suspensions, l'embrayage...
Ce sont ensuite trois chef-d'oeuvres du design industriel, un design pur et sans artifices, où la fonction, la recherche de la performance engendrent la beauté de formes harmonieuses et majestueuses.
Les similarités ne s'arrêtent pas là : engins d'exception, nos trois vaisseaux sont très vite considérés comme des symboles de la grandeur de la France, symboles qui rayonnent dans le monde entier et qui portent très haut nos couleurs. Synonymes d'innovation, de performance, de luxe à la française, nos trois chef-d'oeuvres contribueront à forger une image de la France moderne et conquérante...
Autre point commun remarquable, nos trois chefs-d'oeuvres seront chacun dans leur genre de véritables gouffres financiers, car trop ambitieux : le Concorde, avec un coût de développement stratosphérique, a bien failli ne pas voir le jour sans la ténacité des gouvernements français et anglais. Le Normandie quant à lui, paquebot de tous les superlatifs, faillit bien entraîner la Compagnie Générale Transatlantique vers le dépôt de bilan, tant il coûta cher à construire, alors que les conditions économiques se dégradaient fortement avec l'onde de choc de la crise de 29...seul un soutien de l'Etat évita le pire. La DS fut pour sa part si ambitieuse et novatrice que Citroën frôla la catastrophe : les premières années, les coûts engendrés par la fiabilité aléatoire de cette voiture géniale mais compliquée mirent à mal la trésorerie de la maison Citroën, les coûts de production étant quant à eux bien trop élevés. C'est certainement en partie à cause de la DS que Citroën allait perdre 20 ans plus tard son indépendance financière...
Nos trois symboles, machines extraordinaires repoussant toutes les limites, partagent également un goût immodéré pour les records en tous genres : le concorde fut ainsi utilisé maintes fois pour des records de vitesse, le plus important étant le record de tour du monde en 31h27 minutes. Le Paquebot Normandie conquit pour sa part le Ruban Bleu de la traversée transatlantique en 3 jours, 22 heures et 7 minutes, à la moyenne incroyable de 31.20 noeuds. La DS connut également la gloire rapidement grâce à ses records sportifs, au Rallye de Monte-Carlo par exemple en 1959, où elle s'imposa devant bien plus puissant qu'elle, au Liège-Sofia-Liège et à de nombreux rallyes africains où sa robustesse et sa suspension firent des merveilles.
Symboles de la France des grandes réalisations, le Concorde, la DS et le Normandie furent également adoptés par les grands de ce monde qui en firent leurs moyens de transport privilégiés. Ainsi, le Normandie transporta tout ce que les années 30 connaissaient de célébrités, de Fred Astaire à Marlène Dietrich, d'Antoine de St Exupery à James Stewart. La DS fit le bonheur des élites françaises et européennes, de De Gaulle à Giscard d'Estaing, de Gina Lollobrigida au Roi des Pays-Bas : il serait plus rapide de dresser la liste de ceux qui ne roulaient pas en DS plutôt que l'inverse...quant au Concorde, ce fut l'avion préféré des grands de ce monde, de Rostropovitch qui réservait toujours une place à côté de lui pour son violoncelle à Orson Welles qui en réservait également deux vu sa corpulence, en passant par Yves Saint Laurent, Elisabeth Taylor ou Catherine Deneuve...
En conclusion, nos trois chefs-d'oeuvres sont bel et bien comparables, par l'incroyable audace de leur conception, par leur design qui engendre l'émotion, par l'élan qu'ils suscitèrent et qui alla bien au delà de leurs domaines respectifs du transport sur route, air ou mer, par l'expression de ce "génie français" qui a plus le sens de la grandeur et du défi technologique que de la rentabilité économique.
Il reste du Normandie quelques films et photos, le bateau ayant tragiquement brûlé dans le port de New-York, quelques années seulement après sa mise en service. Il reste du Concorde quelques exemplaires à jamais réduits au silence dans des musées aux 4 coins du monde. Et il reste de la DS quelques milliers d'exemplaires encore bien vivants (mais pour combien de temps?), entre les mains d'amoureux un brin nostalgiques dont je fais partie...
réaliste ce texte qui m'a fortement intéressé. la DS, je ne développerai pas...le Normandie, c'est pour moi le + beau paquebot jamais construit..et je suis atristé de voir comment termine l'ex France, alors que d'autres pays savent préserver certains de leurs liners, et enfin le Concorde...J'ai eu la chance de suivre son développement et de voler à bord... n'oublions pas que l'arrêt des vols de Concorde a signifié l'arrêt du "progrès", tel qu'on le définissait dans les années soixante: pour la première fois, la vitesse dans les airs allait diminuer ( mais aussi sur terre ), et sans doute pour très longtemps, mais c'est un autre débat !
Rédigé par: gerard guerit | 18 septembre 2007 à 21:53