Nom de code : M 35. Objectif : effectuer un test grandeur nature du moteur rotatif. Démarrage : 24 novembre 1969.
Non, nous ne sommes pas dans le nouveau James Bond, mais bien chez Citroën qui s'aprête à lancer une opération de grande ampleur et un peu folle... typique de l'esprit qui règne chez le constructeur à cette époque. En effet, qui d'autre que Citroën aurait osé mettre entre les mains de clients soigneusement sélectionnés plusieurs centaines de véhicules que l'on peut qualifier de semi-prototypes ? Personne !
A la fin des années 60, Citroën avait en effet étudié en profondeur le moteur à piston rotatif par l'intermédiaire de la société Comotor, et ce en collaboration avec NSU. Beaucoup croyaient en effet (et pas seulement chez Citroën) que ce type de motorisation constituerait l'avenir du moteur à essence. En effet, son fonctionnement très doux et silencieux, l'absence presque totale de vibrations, la simplicité et le nombre réduit de pièces en mouvement par rapport à un moteur à essence traditionnel étaient des avantages réels qui laissaient penser que ce dernier supplanterait progressivement le moteur à pistons. Dans un élan d'optimisme qui ne peut appartenir qu'aux années 60, on pensait en effet que les années 70 seraient celles du "rotatif", les années 80, celles de la "turbine" et les années 2000, celles des voitures volantes...(consultez à ce propos l'article que j'ai écrit à propos de "la vision de l'automobile du futur dans les années 60...")
Citroën se devait d'aller plus loin et plus vite que ses concurrents pour expérimenter le moteur rotatif à licence Wankel sur lequel il avait beaucoup travaillé. C'est ainsi qu'il conçut un véhicule qui n'avait pas d'autre but que d'accueillir ce moteur rotatif : ce fut le M 35, sorte de coupé qui reprenait divers éléments de la gamme de l'époque (ami 8 en particulier) et qui devait être produit à 500 exemplaires. Pour cela, une chaîne de montage spécifique a même été créée ! Impensable aujourd'hui, n'est-ce-pas ?
L'objectif avoué, au-delà du coup de pub incroyable, était d'apporter au Bureau d' Etudes "une somme de constatations qui ne peuvent pas être obtenues par des essais réalisés par le constructeur et qui lui permettront d'aboutir à des conclusions assurément intéressantes."
Citroën ajoute dans le dossier de presse de la M 35 : "Citroën, qui s'est souvent caractérisé par son audace technique, assortit aujourd'hui celle-ci d'une proposition de dialogue à quelques uns de ses clients."
En réalité, l'opération M 35 symbolise à elle seule le changement d'image que Citroën souhaitait amorcer à l'époque : on se souvient que les années 50 étaient celles d'un culte du secret presque obsessionnel qui finalement tourna au désavantage de la marque aux chevrons : par exemple lors du lancement de la DS en 1955, le réseau de concessionnaires découvrit la voiture en même temps que le public et ne sut pas la réparer à un moment où les pannes de jeunesse étaient fréquentes...On reprocha alors à Citroën de ne pas beaucoup se préoccuper de ses clients, et même de leur faire jouer le rôle bien involontaire de cobayes...
La marque aux chevrons décida donc d'évoluer et de montrer à ses clients qu'elle tiendrait plus compte de leur avis. L' opération M 35 fut conçue dans ce sens : c'est autant un formidable "coup" marketing qu'une véritable opération de test à grande échelle. On proposa donc à quelques privilégiés représentatifs de la population française et répartis sur l'ensemble du territoire d'acquérir la "M 35" pour environ 14.000 F. Ces derniers devaient s'engager à parcourir au minimum 30.000 km par an.
Le véhicule n'était pas très beau, mais peu importe : la carrosserie "était un réceptacle étudié pour faciliter l'utilisation du moteur rotatif en clientèle". Ce moteur, justement, était un monorotor de 995 cm3 développant 49 ch à 5.500 tr/mn. Vitesse maxi : 144 km/h.
Le moteur à piston rotatif est d'un principe très simple: il réalise les quatre temps de la combustion classique (aspiration, compression, détente et évacuation des gaz brulés) mais sous une forme
particulière. Un piston rotatif ayant la forme d'un triangle déplace ses sommets dans un carter (le stator) selon une courbe spéciale nommé "trochoïde". Chacune des trois faces de ce piston va s'écarter et se rapprocher 4 fois par tour de cette courbe et créér ainsi des chambres à volume variable permettant de réaliser le cycle à 4 temps. (voir illustration).
La mise au point fut très difficile; l'étanchéité du segment donna du fil à retordre aux ingénieurs: le moteur rotatif consommait au départ beaucoup d'huile et encrassait ses bougies tous les 1.500 km ! Un autre inconvénient de taille précipita la fin du moteur rotatif et de tous les espoirs qui lui étaient liés: la consommation de 15 à 20 % supérieure à un moteur traditionnel.
Finalement, le test tourna court. Les "M 35" n'étaient pas vraiment des réussites, et Citroën tenta de récupérer l'ensemble des véhicules en 1974. Les exemplaires récupérés furent alors entreposées sur un terrain à La Ferté Vidame, à l'air libre, puis furent détruites 6 ans plus tard ! Fort heureusement, certains propriétaires les conservèrent et quelques dizaines d'exemplaires échappèrent ainsi à cette issue fatale. On peut imaginer le coût astronomique de l'expérience... que Citroën renouvella avec la GS Birotor, plus aboutie mais encore plus gourmande. Cette dernière fut tuée par le choc pétrolier de 73, et l'expérience se termina de la même manière: retour puis destruction des voitures : quel gâchis !
Ces deux expériences coûteuses contribuèrent avec bien d'autres facteurs aux difficultés financières qui précipitèrent la prise de contrôle inévitable de la marque par Peugeot. Quant au moteur rotatif, seul Mazda persévéra et continua à l'exploiter et à le développer pour ses coupés sportifs RX.
Pour les turbines et les voitures volantes, il faudra encore attendre un petit peu...
Bonjour,
La production totale de M35 étant de 267 véhicules, il n'a mathématiquement pas pu y avoir plusieurs centaines de ces véhicules entreposés à La Ferté,puis détruits comme vous le dites ( et déjà lu dans le livre de Brioult); et ce d'autant plus qu'à aujourd'hui plus de cent véhicules sont chez des collectionneurs.
Cordialement
Rédigé par: Gilles Colboc | 09 octobre 2009 à 17:02
C'est corrigé. Merci pour vos remarques.
Rédigé par: Citropersoboulot | 25 octobre 2009 à 11:30