"La vie est faite de rencontres..."
Un jour, lors d'un déjeuner avec un ami qui a mené toute sa carrière dans la publicité, nous en venons à parler de Citroën et de mon intérêt pour son histoire, ses modèles et les hommes qui ont dirigé l'entreprise. Soudain, il me dit : "Je connais quelqu'un qui a travaillé au service publicité dans les années 60, il faut absolument que tu le rencontres...je lui en touche deux mots." Rendez-vous fut pris : direction la banlieue Sud de Paris, équipé de mon inséparable carnet de notes "Moleskine" ainsi que d'un dictaphone.
Il s'appelle Alain Paget. Son nom vous est inconnu, mais tout amateur de la marque connaît le résultat de son travail chez Citroën puisqu'il a été l'adjoint de Puech, qui dirigeait le fameux "Service Propagande", ancêtre de la publicité et de la promotion. Il a ainsi été à l'origine de nombreux événements, salons, présentations de produits, conventions concessionnaires, etc...Activités importantes pour l'entreprise dont nous retrouvons aujourd'hui des témoignages sous forme de photos présentes dans les nombreux ouvrages consacrés à l'histoire de la marque.
Nous évoquons tout d'abord ensemble son arrivée chez Citroën, tout juste diplômé d'études techniques. Il était rentré pour un stage de Chef d'équipe à Javel...et y resta 12 années. Il est vite repéré par Ravenel, le Directeur Technique qui lui demande d'animer un stage de formation sur l'hydraulique à destination des personnels affectés à la chaîne de production des DS. En effet, ceux-ci étaient confrontés à des difficultés de montage importantes engendrées par la complexité du circuit hydraulique : De nombreuses pannes affectaient en effet les premières DS en raison de joints mal montés.
Devenu responsable de toute la formation hydraulique des agents techniques du labo et de l'usine, il va former des centaines de collaborateurs de l'usine, allant même jusqu'à donner des cours de conduite pour cette voiture "qui roulait à 140 alors que toutes les autres ne dépassaient pas le 110". On lui demande alors de rédiger un ouvrage expliquant en détail le fonctionnement de l'hydraulique de la DS. Sujet complexe qui lui demanda beaucoup de travail, et qui lui permit de rencontrer les ingénieurs du "labo" dont les inventeur du système, Paul Magès et Meignan. Ce livre à diffusion interne fut tiré à plusieurs centaines d'exemplaires. On le trouve d'ailleurs parfois en
vente sur les bourses ou dans les librairies spécialisées. Vous n'y verrez nulle par le nom de notre auteur, car à l'époque, il n'était pas concevable de signer son travail : l'individu devait s'effacer devant l' entreprise et seuls quelques personnages marquants comme le Président Bercot pouvaient s'exprimer à l'extérieur. Le culte du secret, hérité des Michelin exigeait pour l'immense majorité des collaborateurs Citroën discrétion et effacement...
Alain Paget témoigne.
"Grâce à l'ouvrage que j'ai rédigé, j'ai pu rencontrer le responsable de la publicité de l'époque qui était chargé de le publier. Claude Puech, qui cherchait un adjoint, me remarqua et me proposa le poste, et c'est ainsi que, armé de mon bagage technique et passé par le service formation, je suis rentré à la "Propagande", en charge des salons, événements internes, centres d'essais, et autres manifestations..."
La propagande.
"La propagande était tout juste tolérée, et c'était le commerce qui avait tous les pouvoirs. Mais nous nous entendions très bien. Au début, Citroën faisait encore presque toutes ses publications, y compris publicitaires, en interne. Il y avait un service avec deux créatifs. Nous éditions tous les supports de communication nécessaires à l'activité, affiches, catalogues, communication réseau, information
presse, objets publicitaires, au départ seuls, puis avec l' Agence Delpire, qui a proposé ses services à Bercot et qui fut choisie. Il nous arrivait régulièrement de faire appel à des membres du personnel ou de l'agence pour faire de la figuration sur les catalogues publicitaires. C'était artisanal, mais nous avions des idées... Delpire avait une approche moderne à l'époque. Ils employaient des grands photographes comme Klein ou Martin, ils mettaient en scène les voitures. Je peux aussi citer Serge Gevin, qui travaillait chez Delpire et qui s'occupait de l'événementiel. Il m'a appris les fondements du design. Plus tard il s'est mis à son compte et a créé des séries spéciales comme par exemple la Charleston. C'est un personnage remarquable qui a travaillé dans l'ombre et qui mérite d'être cité."
Je mentionne alors à A. Paget qu'il a connu chez Citroën de 1959 à 1971 les années les plus marquantes de la marque après la guerre, tant celles-ci contribuèrent à forger une image faite de supériorité technique, d'audace, mais aussi d'un aveuglement, voire d'un entêtement qui allaient coûter cher par la suite.
Les "belles années"
"Belles années peut-être, mais surtout dures années", me reprend A. Paget." Oui, ces années ont été inoubliables car on avait l'impression de vivre quelque chose de spécial dans une entreprise qui se considérait comme l'élite du pays. On a vécu des moments euphoriques mais c'était aussi très dur. On avait une discipline de fer, on arrivait tôt, on partait tard. Si vous étiez remarqué et si vous aviez la motivation, c'est une société qui vous permettait d'aller très loin. Nous avions une autonomie et une liberté presque totales et avec le recul, c'est même incroyable de voir ce que je pouvais faire tout seul. Il y avait un encadrement psychologique supérieur qui faisait que tels des religieux, nous étions guidés par une sorte de foi. Personne n'aurait trahi la maison. Nous avions un sentiment de supériorité. L'entreprise était aussi très fermée vis à vis de l'extérieur, ce qui engendrait des critiques".
"Nous étions vraiment peu nombreux, 3 ou 4 tout au plus au service propagande, et nous faisions tout. C'était intense. L'entreprise était très puissante à l'époque. J'avais des contacts directs avec Wolgensinger, en charge de toute la communication, et avec Gautrelet, qui dirigeait le commerce. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il n'y avait pas de titre chez Citroën. Pas de Directeur par exemple."
Les événements
Nous nous retrouvons au salon, près d'une table où plusieurs pochettes pleines de photos nous attendent. C'est avec une certaine émotion que nous nous sommes plongés dans ces souvenirs...Nous avons balayé dix ans d'événements, conventions réseau, nombreux banquets de concessionnaires et d'agents, présentation presse de l'Ami 6 break, opération de promotion "Jeunes au volant", présentation de la Dyane au personnel, reportage et visites des Usines de La Janais, accueil d'un raid journalistique en DS "Vienne-Paris-Vienne", arrivée du Tour de France en Ami 6, lancement de la SM, présence au Mans, lancement de la MEP, Salons de l'Auto, etc...
"Je m'occupais de toutes les manifestations. Nous avions toujours un photographe avec nous, c'est pour cela que j'ai de nombreuses photos de l'époque". "Nous choisissions des lieux prestigieux : Pré Catelan au Bois de Boulogne, Maison de la Chimie, Pavillon d'Ermenonville, Palais de Chaillot, hôtels parisiens et nous mettions le paquet sur les décorations, le traiteur (Potel et Chabot, en particulier). Nous étions très économes mais lors des événements, il fallait impressionner, nous étions très attentifs aux menus, à la décoration florale, tout devait être parfait, Je me souviens des pièces montées servies en dessert qui devaient être spectaculaires. On les descendait de Paris en break DS lorsque nous organisions des manifestations en province !"
"J'organisais tout cela en plus de mes tâches au service de la Propagande. Parfois, nous terminions tard dans la nuit, et il n'était même pas imaginable d'arriver en retard le lendemain au bureau. Nous arrivions à 8 heures. Si vous étiez en retard, le gardien notait votre nom et l'envoyait à votre responsable hiérarchique. On ne rigolait pas..."
[J'évoque l'Ami 6]. "J'en ai eu plusieurs. On faisait de ces moyennes...j'avais eu l'idée d'organiser un Tour de France pour relancer le modèle qui souffrait de la concurrence de la nouvelle 204.
On voulait montrer qu'elle était rapide. Puis on a organisé un Tour d'Europe...j'ai été vendre ces idées aux méthodes commerciales parce que je ne pouvais pas l'organiser tout seul. C'est Claude Alinsard qui m'a dit "banco", et qui m'a fourni les voitures. J'ai également fait une brochure sur l'Usine de Rennes la Janais, qui était ultra moderne. J' y ai organisé plusieurs visites de concessionnaires et de vendeurs.
Le patrimoine.
"Citroën ne possédait quelques réserves de véhicules disséminées entre La Ferté-Vidame, la Rue du Théatre, la Rue de Lourmel mais personne ne se préoccupait du patrimoine. Un jour Bercot m'a convoqué et m'a demandé d'acheter des voitures. Il me donna un budget de 30.000 F, et c'est ainsi que j'ai acheté 34 véhicules dont des modèles rares et anciens comme par exemple une des autochenilles des années 30. Je suppose que ces modèles font toujours partie du Patrimoine aujourd'hui..."
En guise de conclusion
"J'ai connu beaucoup de monde à l'époque, il y avait de vraies personnalités. Il y avait pendant ces dix années une sorte de bouillonnement, nous vivions quelque chose de spécial, mais entraînés par le feu de l'action, nous nous en rendions à peine compte. Puis vers la fin des années 60/début 70 les premières difficultés apparurent. L'arrêt du projet F fut le premier coup dur et coûta cher au Directeur technique Cadiou. La concurrence de Peugeot et surtout de Renault (R4, R16) était redoutable. Des tensions au sujet du rapprochement avec le groupe Fiat se faisaient sentir. Progressivement je me suis rendu compte que ça bouillonnait de plus en plus à l'extérieur et moins à l'intérieur, et j'ai décidé de donner ma démission. C'était un geste osé à l'époque. Je n'avais connu que Citroën et j'avais besoin de vivre quelque chose de nouveau et de différent: j'ai rejoint le groupe Mercedes où je suis resté près de 15 ans, et ce fut une période tout aussi passionnante et intéressante..."
Nous refermons le livre des souvenirs après quelques heures passionnantes passées en compagnie de M. Paget qui me promit par ailleurs de rechercher dans ses archives d'autres témoignages de l'époque et de contacter certains autres "hommes de Citroën" avec lesquels il a gardé le contact. A suivre, donc...
[Je remercie M. Paget pour le temps qu'il m'a consacré et pour les nombreuses photos qu'il m'a prêtées afin que je puisse les scanner. J'en reproduis certaines afin d'illustrer cette note...]
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