Nous oublions malheureusement très vite notre passé, même récent…Pourtant, on dit souvent que l’histoire met le présent en perspective…et cet adage s’applique parfaitement à l’automobile.
J’ai trouvé lors de l’incontournable Salon Epoq’auto à Lyon quelques vieilles revues jaunies par le temps mais au contenu toujours étonnant : j’ai ainsi acheté quelques numéros de la revue Action Automobile et Touristique de l’immédiat après-guerre…avril 1946, pour être exact. Une époque qui nous semble appartenir aux livres d’histoire et pourtant pas si lointaine, puisque nos grands-parents l’ont pour la plupart connue.
Aujourd’hui l’automobile est partout et fait tellement partie de notre quotidien que lorsque nous la remarquons, c’est souvent pour la critiquer, parce qu’elle coûte cher, parce qu’elle pollue, et parce que, à l’instant présent, dans cet embouteillage monstrueux, il y en a vraiment trop…
Cette attitude critique et désabusée face à ce que nous possédons caractérise notre comportement de manière assez universelle…en effet, nous oublions très vite les bénéfices que nous ont apporté le progrès économique, social, ou scientifique, pour finalement nous focaliser sur les petits inconvénients ou désagréments induits par ce dernier.
Notre attitude face à l’automobile est à cet égard très symbolique de ce comportement d’enfants gâtés que nous sommes…
1. La liberté de circuler
La lecture de cette fameuse revue Action Automobile et Touristique datée de 1946 m’a, à vrai dire, un peu remis les idées en place…et mérite que nous nous attardions quelque peu sur son contenu.
Un contenu bien maigre (14 pages !), qui nous rappelle que l’époque est caractérisée par un rationnement généralisé des biens de consommation…peut-on en effet imaginer aujourd’hui devoir par exemple aller au bureau de poste muni de sa carte grise et de sa police d’assurance, afin d’obtenir un bon d’essence de 20 litres valable pour un mois de consommation ? Peut-on imaginer qu’il soit impossible de circuler sans autorisation où bon vous semble sur le territoire français sous peine d’amende et avec le risque de se faire arrêter ? Peut-on imaginer qu’il faille justifier d’un besoin impérieux de déplacement auprès d'une administration pour avoir le droit d’acheter un véhicule, ou plus exactement le droit d’être enregistré sur une liste d’attente de 12, 24, voire 36 mois avant de pouvoir enfin repartir au volant de cette voiture tant espérée… ?
Difficile à croire…Et pourtant, les exemples qui précédent sont réels, et la période très proche au regard de l’histoire de notre pays.
Notre revue titre : « Vers la route libre », une accroche pleine d’espoir…reprise en page 3, où l’on peut également lire que « M. Le Troquer, ministre de l’intérieur, va rendre la liberté à l’automobile, et M. Jules Moch, ministre des travaux publics, prépare la renaissance du tourisme ».
2. Acheter un véhicule
En page 4, un thème d’importance est abordé : maintenant que la liberté de circuler a été rétablie (très exactement en avril 1946), se pose la question de la disponibilité des véhicules et de la capacité de notre industrie à fournir la demande immense de l'immédiat après-guerre. A gauche de la page, un encart de 5 cm sur 15 nous donne les prix des véhicules disponibles ou plutôt mentionnés au catalogue des constructeurs tant il est difficile de s’en procurer un :
Renault vend un modèle destiné aux particuliers (une Juvaquatre), ainsi que quelques utilitaires. Citroën propose deux modèles de Traction, la 11 et la 15, ainsi que des camions 2 tonnes et 4 tonnes. Peugeot propose une berline 202 ainsi que sa déclinaison utilitaire et un camion bâché 2 tonnes, et enfin Simca la 5 et la 8, déclinées également en utilitaires…et c’est tout ! Il suffit d’ouvrir n’importe quelle revue automobile aujourd’hui pour constater que la rubrique équivalente comporte des centaines, voire des milliers de modèles/versions/motorisations, et représente au minimum 5 à 7 pages de caractères nécessitant parfois l’usage d’une loupe…
Revenons en 1946. Des véhicules sont donc proposés à la vente, mais les acquérir est encore une autre affaire. Extrait : « Etant donné la modicité du contingent de voitures particulières mis à la disposition du marché français, il est très difficile d’obtenir une licence d’achat. En fait, il n’existe aucun droit de priorité et seule l’activité professionnelle peut être prise en considération. De toutes façons, les demandes doivent toujours être adressées au service des Ponts et Chaussées siégeant au Chef-lieu de chaque département ». Nous voilà prévenus : n’obtiendra pas une voiture qui veut…
3. Organiser la production automobile
Heureusement, comme à chaque fois que c’est nécessaire, l’Etat va prendre en main la situation et imaginer un Plan quinquenal (le Plan Pons), afin de remettre en marche l’industrie automobile nationale particulièrement meurtrie par 6 années de guerre. L’objectif ? « En premier lieu reconstituer notre parc de véhicules en allant au plus pressé, les véhicules utilitaires, ensuite, réduire considérablement le nombre de types produits pour arriver à une fabrication plus concentrée et moins chère. On admettra sans peine que la part disponible pour le secteur civil est extrêmement mince et que les acheteurs en puissance devront patienter avant de pouvoir acquérir un nouvel engin. »
Rappelons que le plan Pons avait pour objectif de mettre en ordre de bataille les forces industrielles en répartissant entre les différents constructeurs les besoins en matière de véhicules, autant utilitaires que particuliers. C’est ainsi que Renault hérita par exemple du programme de fabrication des utilitaires de 2 tonnes et 7,5 tonnes, ainsi que des véhicules particuliers de moins de 6 CV et 6-8 CV. Citroën se vit confier les utilitaires 2 tonnes et 3,5 tonnes, ainsi que les véhicules de 10-12 CV et plus de 12 CV. Le plan quinquennal Pons était assez directif et provoqua l’ire des constructeurs (en particulier Citroën), qui voyaient d’un très mauvais œil cette entrave à la libre entreprise privée, et qui ne se privèrent pas de le dire haut et fort !
4. Petits et grands tracas d'un autre temps...
Continuons la lecture de notre revue décidément riche en enseignements…nous y trouvons un article sur la « bataille du pneu », où l’on peut lire que celle-ci sera définitivement gagnée en 1947, lorsque l’industrie aura suffisamment de matière première et de capacité pour fournir le parc automobile dont on peut facilement imaginer les immenses besoins au sortir de la guerre. « Pour nos bicyclettes (dont le parc a doublé pendant la guerre, ndlr), il ne peut malheureusement pas être de même, et les services de répartition ne pourront pas donner satisfaction à tous les usagers avant deux bonnes années. Reste donc la marche à pieds …
On apprend également avec satisfaction qu’un décret paru au journal officiel autorise à nouveau les véhicules d’une fabrication antérieure à 1928 à circuler, mais que les véhicules de plus de 17 CV doivent quant à eux rester au garage. Haro sur les véhicules qui consomment trop...nous n'avons décidément rien inventé...
Un peu plus loin, on se réjouit de la prochaine inauguration du tunnel de Saint Cloud, commençé en 1936, pratiquement terminé en 1941 mais converti en dépôt de munitions par les Allemands. "L’automobiliste pourra effectuer, dans un des plus beaux paysages d’Ile-de-France, un parcours direct du Pont de St Cloud à la Route de Normandie, sans aucune traversée d’agglomération ni croisement". Quel progrès ! Pensez-y quand vous serrez englué dans les bouchons aux heures de pointe à l’entrée de ce fameux tunnel…
Nous passerons rapidement sur le plaidoyer en faveur d’une remise en état rapide des hotels de tourisme permettant la remise en route de cette activité indispensable au prestige français et à la prospérité du pays. Nous nous insurgerons contre cette pratique détestable qui consiste à rétrocéder aux propriétaires les véhicules réquisitionnés contre paiement de la valeur vénale du véhicule, cette dernière étant systématiquement très supérieure à l’indemnité reçue lors de la réquisition… et nous terminerons par le courrier des lecteurs, dont je vous propose un exemple évocateur :
« Je vous serais reconnaissant de me faire savoir si les propriétaires de voitures détruites par bombardement doivent en faire la déclaration et, s’il y a lieu, à quel organisme. J’habitais en effet une région très dévastée de Normandie et ma voiture s’est trouvée détruite en août 1944. Est-il prévu dans ce cas une priorité pour l’achat d’une nouvelle voiture ? ».
La réponse du journal ne laisse guère d’espoir, car il n’existe aucun « bon de priorité » pour un tel cas. Quant à réclamer une indemnité éventuelle, notre automobiliste devra constituer un dossier de perte avec preuve à l’appui et prouver que son véhicule était indispensable à l’exercice de sa profession. Autant dire que notre malheureux lecteur n’est pas prêt de pouvoir à nouveau circuler en voiture…
Conclusion
Nous refermons cette revue défraichie qui va retourner avec ses semblables dans mon grenier ; bien sûr tout ce qui précède appartient au passé, et même à l’histoire (récente) de notre pays. Bien sûr, l’automobile n’est qu’un détail sans importance au lendemain de la guerre de 39-45. Bien sûr, toute tentative de parallèle ou de mise en situation entre cette époque révolue et nos petits tracas quotidiens confèrerait rapidement au ridicule…
Et pourtant, la mise en perspective de ces quelques anecdotes étonne, alors même que nous sommes en ce moment même en proie à une crise économique grave, à des surcapacités de production importantes en particulier dans l’industrie automobile qui voit s’accumuler les stocks et doit réduire drastiquement sa production.
Ce qui précède permet également de mieux comprendre pourquoi l’automobile a été autant adulée pendant les années 60 par une génération qui a connu destructions et privations et pour laquelle la possession d’un véhicule, même modeste, représentait l’expression la plus directe d’une liberté chèrement acquise ...
Crédit photographique : www.parisenimages.fr
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