Nous sommes au début des années 60. Tout va bien pour l'automobile qui va connaître pendant encore plus de 10 années un contexte économique favorable, et qui, rétrospectivement, atteindra un véritable âge d'or avant que les nuages s'accumulent...
Beaucoup estiment que l'âge d'or de l'automobile se termina brutalement en 1973, avec la première crise pétrolière...Je considère pour ma part que les premières fissures du mythe automobile sont à rechercher beaucoup plus tôt, au milieu des années 60. La crise de 73 n'a été que l'étincelle qui a tout embrasé, mais les prémices de la rupture entre l'automobile "fin en soi" et la société apparaissent dès le milieu des années 60 . La lecture de divers ouvrages et de la presse des années 60-70 s'est révélée à ce sujet particulièrement instructive et m'a donné une impression d'ensemble assez cohérente malgré la diversité des sujets traités, tel un effet visuel consistant à assembler des dizaines de photos différentes pour faire apparaître une seule image...
1. Années 50 : la voiture "fin en soi".
Ainsi, malgré la persistance du mythe associé à l'automobile tout au long des années 50 et 60, nous sommes imperceptiblement passés en 10-15 ans d'une vision de la voiture "fin en soi" à une vision "moyen de déplacement".
Après 10 années de privations générées par le conflit de 39-45 Les années 50 peuvent être caractérisées comme celles de l'euphorie automobile. La liberté retrouvée est très vite symbolisée par la liberté de circuler d'une part (voir note "Vers la route libre"), et par la frénésie de consommer d'autre part : l'automobile est dans ce contexte un pilier psychologique et matériel de l'après-guerre. Elle a toutes les vertus, elle symbolise au delà de tout autre bien matériel la réussite et l'affirmation de soi. Il faut avoir une automobile pour "être quelqu'un", pour exister, à tel point qu'on mentionne à l'époque des cas d'extrême détresse, en particulier dans les milieux modestes et ouvriers, où certains n'ont même plus de quoi nourrir leur famille, ayant fait l'acquisition, à crédit, d'une voiture flambant neuve. Cette dernière est souvent garée au pied de son immeuble et peu utilisée. Georges de Caune pointe du doigt ce phénomène dans un livre satyrique paru à la fin des années 60 (Histoires d'O'tomobiles) : "Qu'on le veuille ou non, c'est là la question. En avoir ou pas, tout est là. Une voiture, naturellement, et non une paire de je ne sais quoi au juste, étant donné qu'aux jours de notre temps, ne pas posséder de voitures est un déshonneur [...]. La voiture ou bagnole comme disent les puristes autotractés, c'est le signe extérieur qui classe l'individu affirme sa dignité et confirme sa personnalité, quitte pour le mieux établir, à se priver du nécessaire suffisant et à ne se nourrir que de sandwiches à air comprimé pour pouvoir se payer 2 ou 3 litres d'essence [...]."
L'apparition des "zones bleues" et du stationnement réglementé n'avaient d'ailleurs pas d'autre but que de mettre fin à ce phénomène qui paralysait petit à petit les grandes villes : la présence d'un nombre toujours plus important de véhicules garés en bas des immeubles, sur la voie publique et qui ne bougeaient que rarement...il était en effet peu fréquent d'utiliser sa voiture tous les jours à cette époque, mais essentiel, comme indiqué plus haut, d'en posséder une : c'est bien l'époque de l'automobile "fin en soi", l'automobile "moyen de transport" venant en second dans l'ordre des priorités.
Les années 50 sont pleines de témoignages attachants de cette vision particulière de l'automobile. On trouve en effet de nombreux ouvrages "populaires" sur l'art de la conduite (rapide, il va de soi...), sur la route, ou même des recueils d'anecdotes plus ou moins drôles uniquement relatives à l'automobile. Vous en trouverez quelques exemples en illustration de cet article.
Le culte de l'auto porte pourtant déjà à cette époque sa part d'ombre, en particulier la hausse du nombre d'accidents graves. On constate certes de timides tentatives de l'administration : premières opérations "sécurité routière" sur le bord des routes, leçons de prévention routière à l'école, premiers avertissements sur les méfaits de l'alcool au volant...malgré cela, l'accident est pendant ces années d'insouciance considéré comme un risque inhérent à la route, une fatalité face à laquelle on ne peut rien faire, forcément imputable à une erreur individuelle et non à un problème de comportement collectif...l'accident fait partie du voyage, les morts sur la route, stars ou anonymes, sont regrettables mais inévitables...on peut même lire que ces dernières sont finalement marginales par rapport au nombre de personnes décédées suite aux ...maladies !
2. Années 60 : le mythe automobile dépassé par sa réalité.
Au début des années 60, le mythe automobile connaît un pic. Le culte de la vitesse est général et touche tous les moyens de transport...on imagine que la hausse des vitesses moyennes sera vertigineuse, en avion, en train, en voiture, en fusée, etc...De très nombreux ouvrages sur la vitesse destinés aux enfants entretiennent cet imaginaire, alors que les adultes travaillent quant à eux d'arrache pied sur la Grande Vitesse, en avion (Concorde), en train (Aérotrain Bertin, TGV), ou en auto (Citroën SM...).
Le sport automobile montre la voie...bientôt, la puissance des voitures va connaître une hausse spectaculaire, avec un pic atteint vers 1970, et l'incroyable moyenne de plus de 222 km/h réalisée par une Porsche 917 au Mans 1971. Les voitures de série suivent avec un festival de modèles sportifs flirtant avec les 300 km/h, Lamborghini Miura, Ferrari 250 GT, Aston Martin DB5, tous plus "tendance" les uns que les autres. Malheureusement, la sécurité des routes et des véhicules ne suit pas, et de très loin, cette inflation des performances, et que ce soit sur circuit ou sur la Nationale 7, la mortalité liée à l'automobile fait de plus en plus parler d'elle. Au début, c'est presque imperceptible : un article de temps en temps, un ouvrage un peu marginal...puis, on assiste progressivement à ce que l'on pourrait appeler une "bipolarisation" du discours. D'un côté, les héritiers de l'auto "fin en soi", fervents défenseurs de l'automobile reine et de son corollaire, la liberté individuelle. De l'autre, la presse grand public, certains pilotes de renom, comme Beltoise, ou certains journalistes spécialisés s'élèvent petit à petit contre le "tout-auto" et ses excès dévastateurs. La société est désormais partagée...et le mythe automobile commence doucement à se fissurer jusqu'à la cassure des années de crise...
Quelques exemples montrent très bien cette évolution profonde de l'attitude face à l'automobile qui, sans perdre de son pouvoir d'attraction, va de plus en plus être considérée comme un moyen que comme une fin en soi...
Paris-Match, 6 octobre 1962, un numéro emblématique. Nous sommes encore en pleine euphorie automobile. la couverture montre une photo de J-P Belmondo, tout sourire, au volant d'une Ferrari 250 GT. Titre : "Jean-Paul Belmondo à 200 à l'heure sur sa Ferrari 250 GT..." Le rêve de vitesse, de liberté cheveux aux vents symbolisé par un acteur en vogue, prescripteur et symbole de l'auto reine...Quelques pages plus loin, le même magazine relate l'accident de deux jeunes romanciers, Roger Nimier et Sunsarié de Larcôme, sur l'autoroute de l'Ouest, non loin de Vaucresson. Le journal précise qu'ils roulaient à 200 km/h dans leur Aston Martin...tiens, la même vitesse que le Belmondo de la couverture, à la différence que pour nos pauvres romanciers, l'histoire se termine bien mal.
Légende de l'article : malgré un titre assez dans l'air du temps évoquant le côté "mythique" de leur mort ("Ils ressemblaient aux héros de leurs romans"), le journal, toujours en phase avec son époque, commence à douter : "Ce sont deux morts de plus, deux nouveaux morts de la route. On parle d'eux parce qu'ils sont romanciers. Mais les 8.500 morts sur les routes de France, l'an dernier, n'avaient pas tous une Aston-Martin Rouge. Pourquoi meurt-on en voiture ? Les statistiques s'ajoutent aux statistiques. Peut-être un jour apporteront-elles une réponse."
Les faits dérangent interrogent, mais finalement c'est encore la fatalité qui prédomine...
3. Années 70 : la rupture.
Cela ne durera pas très longtemps. L'éloge de la vitesse et des nouveaux héros des temps modernes va de plus en plus diviser la société. Le discours unanime disparaît et on assiste quelques années plus tard, vers 1968-1969 à un véritable divorce entre l'opinion générale et les défenseurs du tout-auto devenus minoritaires...là aussi, les images parlent : La comparaison entre un Paris Match de mai 69 et un numéro de l'Action Automobile et touristique de juin 69 est là aussi symbolique. D'un côté (Match), des images dont le but est de choquer. Une légende dont le ton a changé en quelques années : "La population totale de Toulouse à l'Hôpital...pas un seul survivant à Lisieux...C'est l'hécatombe. De quoi s'agit-il ? Une épidémie dévastatrice ? Une catastrophe atomique ? Non, plus simplement le fléau des temps paisibles : les accidents de la circulation. [...] Nous avons le devoir de découvrir la vérité, d'ouvrir les yeux, et de chercher le remède, la solution..."
Dans la mouvance de 1968, c'est aussi une révolution automobile qui se prépare...L'état planche déjà sur le sujet...après avoir mis en oeuvre un nécessaire plan de développement des autoroutes et de suppression des "points noirs" meurtriers sur les routes nationales, Pompidou devra, presque malgré lui, car c'est un fervent du "mythe automobile", mettre en place une politique différente, qui commencera par des limitations de vitesses, véritable "choc culturel". L'Action Automobile et Touristique, au même titre que quelques autres ouvrages spécialisés, s'oppose à ces nouvelles mesures et titre : "Limiter la vitesse, la fausse solution". Même si ce courant de pensée existe toujours, et pour longtemps, il n'est plus le courant dominant. L'opinion publique a pris un autre chemin, imperceptiblement, et l'aube des années 70 marque un tournant important. Pour preuve, voici un extrait de "L'automobile Magazine", daté de février 74. La crise est toute récente, et pourtant, on semble convenir que tout a changé depuis déjà quelques années. Titre de l'article : "Essence, vitesse : les constructeurs au pied du mur". Les P-DG de Citroën, Peugeot, Chrysler et Renault répondent. Les nuages sont nombreux sur l'automobile en ce début 74. Hausse du prix de l'essence, limitations de vitesses, baisse du marché, etc...
Question du journal : Ne croyez-vous pas que le mythe automobile vient de subir un coup irréparable ? Celui-ci entraînera-t-il dans votre société un changement radical de la psychologie de la vente ?
Raymond Ravenel, P-DG de Citroën apporte une réponse étonnante de lucidité : "La voiture, symbole social ou sublimation de certaines pulsions est désormais enterrée. En d'autres termes, l'automobile cesse d'être une fin pour ne plus être qu'un moyen. Mais quelle que soit la signification du mot mythe, la voiture demeurera un formidable outil de travail, de liberté et de loisirs."
A la même question, Pierre Dreyfus, P-DG de Renault répond : "Nous avons depuis longtemps considéré chez Renault que l'automobile était essentiellement un moyen de transport, le moyen le plus pratique, le plus efficace, le plus confortable et celui qui assure la plus grande liberté. C'est pourquoi, pour employer un jargon à la mode, nous construisons des voitures "fonctionnelles". Nous sommes plus décidés que jamais à poursuivre dans cette voie."
A une question "choc", les réponses le sont tout autant : Automobile fonctionnelle, moyen de transport, symbole social "enterré", etc... La tonalité du discours a bel et bien changé. De telles paroles, qui plus est dans un journal spécialisé, n'auraient tout simplement pas été possibles 10 ans auparavant. Et ce n'est pas la seule crise pétrolière qui peut expliquer une telle volte-face. C'est bel et bien l'évolution de la société qui transparaît derrière ce réalisme affiché par ces dirigeants de l'industrie automobile française. Certes, l'imaginaire associé à l'automobile va continuer à vivre, mais les problèmes de société engendrés par cette dernière vont apparaître de plus en plus visibles, et aussi de plus en plus intolérables : pollution, sécurité, encombrements, etc...
4. Et demain ?
L'industrie automobile a toujours su trouver les réponses et a su faire preuve d'une incroyable capacité d'innovation et de créativité pour relever des challenges toujours plus nombreux, toujours plus difficiles. La période actuelle est également une période de rupture et de remise en cause pour l'automobile. Les conditions d'un véritable changement sont réunies : une nouvelle crise économique, une évolution continue des mentalités et de l'opinion vis à vis de l'automobile, une perte progressive de l'imaginaire qui lui était associé, et de plus en plus une opinion perturbée et tiraillée entre la pression commerciale des constructeurs ("achetez mes voitures"), et un message de plus en plus présent dans les médias et chez les leaders d'opinion selon lesquels, schématiquement résumé, "l'automobile, c'est mal".
Je ne perds pas une occasion d'évoquer ces sujets avec des responsables de l'industrie automobiles que je rencontre parfois. Et si le discours était encore sûr de lui il y a encore 24 mois, il ne l'est plus du tout aujourd'hui. La prospective en matière d'automobile devient un exercice difficile et nécessiterait presque aujourd'hui le recours à une boule de cristal... Le secteur doit se réinventer sans s'autodétruire : c'est un fait établi. Mais comment ? Pour la première fois, les stratégies proposées diffèrent, parfois radicalement, entre les constructeurs. Qui aura raison ? Qui aura tord et disparaîtra ? Attendons la suite, et espérons juste que le rêve automobile sera aussi un rêve de futur, et pas seulement un rêve du passé...
Petite réaction (je n'ai découvert ce blog que très récemment donc avec un peu de retard). L'automobile continue de vivre comme étant une "fin en soi", il suffit de regarder les personnes qui ont du mal financièrement (je vais éviter le raccourci des HLM parce que je vis dans un très petit village et que même là on retrouve cette mentalité) pour voir que le simple fait de posséder une voiture allemande diesel (Volkswagen, Audi, BMW ou Mercedes évidemment) leur suffit à se donner l'impression d'avoir réussit leur vie alors même que ce sont de véritables poubelles qu'ils achètent, qui bien souvent ne roulent qu'en ville (il est bien connu que le domaine de prédilection d'un turbo diesel est la ville).
Rédigé par : Jérémy | 29 décembre 2011 à 19:40