En 1928, la machine se met en marche. C'est la Route de la Soie qui est choisie. Un Service Asie est créé. Il regroupe un petit nombre de collaborateurs qui vont très vite définir les contours de la mission : matériel, itinéraires, objectifs.
Pendant ce temps, les ingénieurs se consacrent à la construction des autochenilles qui seront utilisées pour l'expédition. Elles seront de deux types en raison du changement d'itinéraire décidé peu de temps avant le départ. Des autochenilles légères pour le groupe Pamir qui doit traverser l'Himalaya, et des autochenilles lourdes (des C6) pour le groupe Chine. Elles seront conçues avec grand soin, chacune ayant un aspect extérieur à peu près identique et un aménagement intérieur adapté à sa fonction : T.S.F., cinéma, popote, atelier, etc...
Deux itinéraires sont envisagés. Le premier passe plus au Nord : Beyrouth, la Syrie, puis remontée par la mer Caspienne, cap à l'Est par le Turkestan russe, puis descente vers le Sin-Kiang par la Vallée du Tarim, traversée du désert de Gobi et arrivée à Pékin. Le retour prévoit une traversée Nord-Sud de la Chine puis l'Indochine, la Birmanie, le Nord de l'Inde, l'Afghanistan, Bagdad, Damas et Beyrouth.
Le
deuxième itinéraire varie entre la Perse et le Sin-Kiang : il passe par
Bamyian, Kaboul puis par le massif du Pamir pour atteindre Kachgar au
Turkestan Chinois et le bassin du Tarim.
C'est alors que commence un véritable ballet diplomatique afin d'obtenir les autorisations de traversées nécessaires et de négocier la mise en place de dépôts de matériel (huile, essence) pour les ravitaillements. Le Quai d'Orsay est mis à contribution et on peut imaginer la difficulté d'une telle démarche vu le nombre de pays traversés qui, déjà à cette époque, étaient pour la plupart en proie à la guerre ou à une grande instabilité politique.
Les négociations sont souvent longues et délicates : Gouvernement des Soviets, Roi Amanullah en Afghanistan, Prince de Galles pour les Indes Anglaises, Roi Reza Chah pour la Perse.
Pour la Chine, la tâche s'avère encore plus difficile. Le pays est à feu et à sang. Le Japon infiltre la Mandchourie. Alors que Mao organise au Sud la future république chinoise, Tchang Kaï-Chek mène campagne contre le communisme et peu à peu les gouverneurs des différentes provinces en profitent pour créer des fiefs et finissent par se battre comme au Sin-Kiang que la mission doit justement traverser ou au Turkestan Chinois du redoutable Général King. Les interlocuteurs chinois jouent avec les nerfs de la mission et imposent des contraintes importantes : contrôle des photos, accompagnement, contrôle de la T.S.F. et autres lenteurs administratives.
En 1929, la réussite de
l'expédition semble acquise. Le matériel subit ses derniers tests, la
campagne de recrutement démarre, les partenaires de la mission sont
choisis : Musée Guimet, Museum d'histoire naturelle, Institut
d'Ethnologie, et même la National Geographic Society of Washington qui
envoie un représentant.
4. Premières difficultés
Pourtant, la crise qui frappe les économies mondiales met à mal les finances de l'entreprise. La Banque Lazard prend le pouvoir chez Citroën et fait pression pour que l'expédition soit annulée. l'équipe ne renonce pas et Haardt parvient à convaincre Citroën du rayonnement exceptionnel que pourrait avoir l'expédition pour l'entreprise. En juin 1930, André Citroën parvient à renverser la situation et congédie les représentants de Lazard. La Croisière Jaune est sauvée.
De nouvelles difficultés apparaissent. L'URSS annule son autorisation de traversée du territoire. il faudra passer par l'itinéraire Sud et traverser un Afghanistan en pleine révolution...
Pour corser le tout, les autorisations de pénétrer au Sin-Kiang n'arrivent pas. Haardt décide de scinder l'expédition en deux. Le premier groupe "Pamir" partira de Beyrouth et tentera de franchir l'Himalaya avec deux autochenilles légères. Le deuxième groupe "Chine" partira de Pékin avec des autochenilles lourdes afin de venir à la rencontre de "Pamir" à Kashgar. Personne n'imagine alors la tournure que prendra bientôt la mission....
5. Le départ
Mars 1931. c'est le départ tant attendu. L'Amazone prend la mer, Direction Beyrouth. Le matériel est débarqué : 7 autochenilles parfaitement équipées. Les hommes sont fiers et impatients de vivre enfin cette grande aventure. On y trouve bien sur Haardt, Directeur Général d'Automobiles Citroën, Audouin-Dubreuil, Chef adjoint de la mission, le jeune Victor Point, Lieutenant de Vaisseau, mais aussi des personnages hauts en couleur comme Le Fèvre, historien, Iacovleff, artiste-peintre qui couchera sur ses toiles tant de paysages et de portraits, Gauffreteau, le cuisinier, Ferracci, le chef-mécano accompagné de ses poilus.
Le 4 avril 1931, le convoi prend la piste
en direction du Désert de Syrie. Les autochenilles, trop lourdes, sont
très vite à la peine. Elles s'avèreront souvent inadaptées et
constituerons finalement un gros handicap pour la mission. Mais Citroën
n'acceptera pas de les remplacer par des C6 équipées de roues normales.
il fallait promouvoir les chenilles Kégresse et l'impératif commercial prendra
le dessus sur l'efficacité, au grand dam de certains membres de la
mission.
Les premières étapes se déroulent au rythme des réceptions grandioses organisées à leur passage : Damas, sous mandat français depuis 1922, Palmyre, ancienne capitale de l'Orient avec ses ruines romaines, puis Bagdad, où le roi Fayçal les reçoit en grande pompe.
6. Iran et Afghanistan
Le convoi prend la direction de l'Iran. Les chenilles montent péniblement les pentes de Zagros pour atteindre le plateau iranien à 1600 m d'altitude. A Téhéran, ils sont reçus par le roi Reza Chah qui a entrepris une profonde modernisation du pays. Les premiers films du parcours sont envoyés en Europe. Meshed sera la dernière ville traversée en Iran. Le groupe sent monter une certaine tension de la part des Musulmans, mais ce n'est rien par rapport à l'hostilité qu'ils connaîtront bientôt en Asie.
19 mai - 20 juin 1931. Il faudra près d'un mois pour traverser l'Afghanistan. Le pays est rude. Au Nord, la guerre fait rage. Au Sud, le calme règne et les gouverneurs organisent des réceptions grandioses pour accueillir la mission.
Le parcours devient de plus en plus difficile. Les chenilles cassent. Les étapes sont interminables. Le convoi avance à 6 km/h et la température frôle les 50°C. Arrivés à Kaboul, l'expédition peut enfin se reposer quelques jours. On prend des photos des Bouddhas de Bamyian, déjà endommagés, et qui seront définitivement détruits par les Talibans en 2001.
Le Fèvre note "C'est brutalement mutilé par le fanatisme sacré de l'Islam que nous apparut pour la première fois l'effigie sereine de Bouddha. Elle faisait corps avec la masse rocheuse de la falaise."
A chaque
étape on peint, on relève, on
analyse. Puis c'est la lente descente vers
la plaine de l'Indus.
Ils passent à travers les Monts Sulaiman tenus par les Anglais puis entrent dans la vallée du Cashemire. ils arrivent au pied de l'Himalaya. "Pendant des semaines, j'ai vu grandir ces cimes menaçantes" écrira Haardt.
24 juin 1937. Arrivée à Srinagar, au Sud du Cashemire. Par où passer ? La traversée du Sin-Kiang reste interdite. Au Nord, le Turkestan Chinois est en pleine révolution et il serait trop dangereux de s'il risquer. Il ne reste qu'une seule possibilité : traverser l'Himalaya pendant les trois mois d'été à peu près praticables...
A suivre...
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