Voici le deuxième volet consacré à la saga des concessionnaires "historiques" du réseau Citroën. Notre premier épisode nous avait emmenés à Aubenas, en Ardèche, à la rencontre d'un personnage haut en couleur, Gustave Dumas, qui nous a conté avec passion l'histoire de son garage Citroën ouvert en 1920. J'ai donc repris la route en compagnie de José Menon, dynamique concessionnaire de Pithiviers et Fontainebleau, direction Louhans, aux confins de la Saône-et-Loire et du Jura. Louhans est un bourg paisible de 5.000 habitants, situé sur la N78, entre Chalon-sur-Saône et Lons-le-Saunier. Comme Aubenas, c'est une ville de taille moyenne mais située sur un axe de circulation important. Le choix d'y implanter une représentation de sa marque montre que Citroën avait cherché dès les premiers mois à mailler aussi finement que possible le territoire avec son réseau de distribution, preuve qu'il avait, dès le début, la volonté de diffuser très largement sa production.
Après une incontournable étape à Tournus, sur la Nationale 6, nous rejoignons Louhans en début de matinée. Première (bonne) surprise, nous devinons sous le large bandeau de façade un bâtiment ancien, typique de l'architecture des concessions Citroën de la première heure. Le garage est toujours celui construit en 1924, ce qui est devenu très rare. Nous entrons dans un showroom bien tenu, ni ultramoderne ni désuet, mais qui a vu défiler toute l'histoire de la marque aux Chevrons.
Pierre-Yves Chevrier nous accueille dans son bureau et nous entamons immédiatement la conversation autour de quelques photos du garage à travers les âges. Cela fait maintenant plus de 35 ans que P.-Y. Chevrier a pris la succession de son père. Si l'heure de la retraite est proche, l'homme reste très lucide sur les mutations importantes que connaissent les réseaux de distribution automobile actuellement. Au delà de l'histoire du garage que ce dernier nous a conté, nous avons échangé longuement et sans tabous sur la marque, son évolution et sur l'avenir de la distribution, un avenir où les petites affaires familiales comme Citroën Louhans auront de plus en plus de mal à se faire une place. Mais laissons la parole à Pierre-Yves Chevrier pour une première partie consacré à l'histoire singulière de son garage...
Les origines
"Avant 1919, mon Grand-père avait une entreprise de serrurerie/ferronnerie et était installé dans une petite rue de Louhans. Il avait déjà du personnel, comme on peut le voir sur cette photo : Il était tellement fier de cette grille qu'il l'a immortalisée, entouré de ses employés. Elle se trouve d'ailleurs toujours à la Sous-préfecture de Chalon-sur-Saône.
En 1919, il apprend qu'André Citroën recherche un réseau de distribution pour commercialiser ses voitures de tourisme. Il monte immédiatement à Paris (une expédition !) et signe ce fameux contrat avec André Citroën. C'est l'un des tous premiers contrats de distribution, Citroën France me l'a confirmé il y a quelques années. Nous ne sommes d'ailleurs plus que deux nommés en 1919 et toujours distributeur Citroën aujourd'hui : Lemaitre à Autun et Chevrier à Louhans !
Mon Grand-père a donc signé son contrat de 30 véhicules neufs : le
voilà donc concessionnaire Citroën. Dès 1924, il construit un nouveau garage (photo) : Son contrat n'était que de 30 voitures, mais il avait vu grand : nous en faisons 600 par an aujourd'hui dans les mêmes locaux. Malheureusement, il va décéder quelques années plus tard en 1927 à l'âge de 45 ans, alors qu'il était monté à Paris afin de participer à une réunion de concessionnaires. Vous voyez qu'en 27, Citroën nous mettait déjà la pression (rires). Il n'a donc eu ce garage que trois ans. J'imagine que ce décès prématuré devait poser un sérieux problème en
raison de l'investissement très lourd qu'il venait d'effectuer. A cette époque, mon père avait 15 ans, et c'est donc logiquement mon oncle qui reprend la direction de l'affaire, alors qu'il n'avait pas 25 ans."
Un drame lourd de conséquences
"Notre famille fut malheureusement frappée par un nouveau drame quelques années plus tard. Mon oncle rentrait d'une noce en Traction Avant avec sa fiancée, sa future belle mère, le frère de sa fiancée, et mon père. Soudain, il perd le contrôle de la voiture dans un virage et cette dernière plonge dans le Canal du Centre qui longeait la route. Seuls mon père et mon oncle en réchappent, les trois autres passagers trouvent la mort. Mon oncle ressort choqué à jamais par cet accident. Il reste toutefois deux ou trois années supplémentaire à la tête du garage, le temps que mon père ait l'âge de prendre la suite, puis il décide d'entrer dans les ordres et part peu de temps après à l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Lyon.
C'est donc très jeune que mon père a dû reprendre le garage Chevrier. Il n'avait que 21 ans. Son père étant décédé, son frère dans les ordres, il n'a pas eu le choix. Le problème c'est qu'il n'était pas fait pour ça. Il a eu toute sa vie de très grosses déprimes, alternant passages au garage et séjours à l'hôpital. J'ai toujours connu mon père comme ça, il partait quelques semaines et revenait 8 ou 15 jours puis repartait..."
Un garage sans patron
"Pendant de nombreuses années, il a manqué un patron. Le garage n'a cependant jamais tourné tout seul : il y avait un bras droit, François Guillot, un homme de valeur, qui a tenu la boutique pendant des années. Ce n'était pas facile non plus pour mon père de revenir comme ça après trois mois d'hospitalisation pour travailler 3 semaines puis repartir. On n'a jamais trop parlé de ça dans la famille. On suppose que l'accident qu'il a vécu et la responsabilité du garage subie plus que choisie sont à l'origine de cet état dépressif qui ne l'a jamais quitté. Il avait plus un profil administratif, de fonctionnaire. Combien de fois il m'a dit " Ah si j'avais fait ci et ça, si j'avais pu rentrer aux impôts..." - Mais de toutes façons, il n'avait pas le choix, il a tenu ce garage comme il a pu, avec son adjoint, François Guillot, qui a fait de son mieux. On vendait moins de voitures à l'époque, mais on avait une activité après-vente beaucoup plus importante qu'aujourd'hui. Le garage employait 33 personnes dont une grande partie à l'atelier. Nous sommes à présent 24.
François Guillot a donc géré le garage jusqu'à sa retraite. Ensuite il y a eu Gérard Gaudillère qui a dû arriver au début des années 60. J'avais à l'époque 8 ans. Il a commencé à la caisse, puis il a été vendeur, Chef des ventes, puis adjoint de mon père. Ce Gérard Gaudillère a à son tour géré de son mieux le garage. Si nous n'avions pas eu ces deux personnages, le Garage Chevrier n'existerait plus aujourd'hui. Ça a toujours fonctionné. Nous n'avons jamais eu d'à-coup, avec des résultats modestes mais réguliers. C'est finalement assez typique d'un garage de campagne."
Stagiaire à 20 ans, Concessionnaire à 21"Le garage m'a toujours plu, même si la réalité est finalement bien différente de ce que j'imaginais quand j'y usais mes fonds de culotte étant petit.
A l'âge de 18 ans, mon père, qui ne savait pas trop quoi faire de moi, m'a proposé de faire le stage "Fils de concessionnaire" chez Citroën. Il y avait un an de commerce, puis un mois de gestion, de marketing, de pièces de rechanges, etc...nous découvrions progressivement toutes les activités, c'était très intéressant.
Je n'avais jamais été à Paris auparavant. Mes parents m'avaient inscrit, ils m'ont trouvé un foyer, donné l'adresse, et c'est tout ! J'ai pris le train pour Paris, et je me suis retrouvé tout seul, comme un paysan ! Ça n'a pas été simple au début...
Le premier mois, je l'ai passé à Paris à tirer des sonnettes. Je me suis pris quelques portes sur les doigts mais c'est formateur. Après, nous sommes partis pendant un an en opération "coup de poing", encadrés par une équipe de Citroën, et là, on s'est bien amusés. En plus, c'était bien rémunéré à l'époque, que demander de plus ?
J'étais avec plusieurs fils de concessionnaires, on était 8 ou 9, et nous avons sillonné la France pour prêter main forte aux concessionnaires : Paris, Chartres, Orléans, Le Havre, Rouen, Lille, Béthune, Lens, puis Mulhouse, Strasbourg, Belfort. On allait dans des concessions qui avaient besoin de vendre, encadrés par deux personnes du siège et nous assurions un renfort de l'équipe commerciale. Mais c'étaient plutôt les vendeurs expérimentés qui nous formaient. Je me demande encore aujourd'hui ce que nous leur apportions. Au début j'ai cru que je n'apprenais rien mais finalement au bout d'un an j'ai réalisé que je m'étais trompé : au contraire, j'y ai beaucoup appris...En plus, nous n'avions jamais les mêmes vendeurs, jamais les mêmes techniques de ventes, jamais la même clientèle car nous passions de région en région...
Certains ont lâché avant mais moi ça me convenait bien, sauf que j'ai mis fin à mon stage précipitamment, quelques semaines avant qu'il ne se termine officiellement ! C'était en juin 73, j'avais rendez-vous au Havre, à 14H00. J'arrive le matin, je vais repérer le garage, j'en fais le tour sans y rentrer, puis je retourne vers le centre-ville chercher un hôtel. Je reviens au garage à 14H00. Là il y avait un grand type qui m'attendait. Il m'interpelle : "Monsieur Chevrier ?" -Oui. "Vous saurez qu'on dit bonjour quand on arrive sur un site". Je ne comprends pas. "Je vous ai vu ce matin, vous êtes déjà venu". Et là je ne sais pas ce qui m'a pris, ça m'a "gonflé" et je lui ai dit "- Je ne sais pas si je vous ai dit bonjour mais là je vous dis au revoir". Je suis parti. A minuit j'étais rentré chez moi à Louhans. Heureusement, il ne restait que quelques semaines à faire..."
J'ai donc terminé ce stage en juin 73. Mon père me demanda ce que je souhaitais faire ensuite. Il m'avait mis dans un petit bureau près de l'atelier, au service véhicules d'occasion. L'activité n'était pas très développée à l'époque mais j'ai commencé à rentrer des véhicules, calculer des frais fixes, la TVA, le prix d'achat, etc...
Quelques mois plus tard, en 74, mon père est retombé gravement malade, ré-hospitalisé pour des mois. J'avais
tout juste 21 ans et je n'aurais jamais imaginé reprendre le garage à cette époque. Et pourtant il m'a nommé PDG du jour au lendemain, et ce sans prévenir le Directeur Régional de l'époque, Jacques Doubled, ce qui engendra quelques tensions..."
C'est en prenant des c
oups qu'on apprend...
"Je ne savais pas ce qui m'arrivait, je ne connaissais rien ! J'avais 21 ans, 30 employés, certains qui avaient plus de 60 ans et qui m'ont regardé de haut à mes débuts. Mais on apprend vite, sur le tas... J'étais bien formé à la vente, par contre je ne connaissais rien à la gestion. Je me suis donc focalisé sur ce que je savais faire : vendre des voitures. Je ne me préoccupais pas du reste...jusqu'au jour où la comptable est venue me voir un matin pour me dire que la traite de Citroën (correspondant au paiement des véhicules neufs, NDLR) était impayée". Je ne savais pas ce qu'elle voulait dire. Elle m'explique la situation. Et je me suis dit "Là, il faut que tu arrêtes de vendre des voitures, il y a un problème".
Tout a commencé comme ça. C'est en prenant des coups qu'on apprend. Je me suis mis au bureau et j'ai commencé à tout décortiquer. J'ai compris pourquoi nous n'avions plus de trésorerie. A l'époque, la "boutique" avait tourné des années sans patron, chacun faisant ce qu'il voulait. Par exemple, les factures atelier étaient établies une fois par mois !
A l'atelier, les compagnons m'avaient tous connu gamin et ils prenaient des libertés. Certains allaient trois à quatre fois par jour au café, en face du garage. J'ai vite compris que ça n'allait pas. Facteur aggravant : nous sommes en 74, année difficile en raison de la crise pétrolière.
J'ai décidé de m'attaquer à tous les problèmes, un par un. Je me suis rapproché du Chef d'Atelier. Il faut imaginer la situation : j'avais 21 ans et lui 64 ! Je lui ai dit qu'il devait changer, car nous étions en danger. Les clients nous payaient quand ils voulaient, aussi bien les voitures que les factures atelier. J'ai donc commencé à faire payer les clients...progressivement, afin de ne pas les perdre. J'ai demandé à ce que tous partent au moins avec la facture, c'était déjà une première étape. Auparavant, nous les établissions une fois par mois !
J'ai convoqué les compagnons à l'atelier pour leur dire gentiment qu'il fallait qu'ils perdent leurs mauvaises habitudes. J'ai toujours procédé progressivement, très gentil au début, plus ferme par la suite. Quand j'ai vu que les gars ont continué à aller au café, j'ai à nouveau convoqué tout le monde avec un ton plus
menaçant. Et là ça a fonctionné.
J'avais aussi un vendeur (le meilleur, naturellement !), qui détournait de l'argent sur certaines affaires, des véhicules d'occasion. Un coup classique. Je l'ai surveillé et j'ai dû le licencier. Ça n'a pas été facile mais il fallait en passer par là.
J'ai donc fait le ménage, y compris auprès de mon réseau d'agents : j'en avais treize à l'époque, il y avait deux barèmes de rémunération, si ils effectuaient leurs reprises ou non. Je m'aperçois un jour qu'un de mes agents en question me devait au moins une dizaine de voitures d'occasion qu'il avait reprises et qu'il n'avait pas payées. J'y suis allé une fois, deux fois, trois fois...il a fini par payer et je l'ai sorti de mon réseau.
Voilà, en résumé, l'histoire mouvementée du garage et comment j'ai appris le métier. Nous n'avons jamais gagné beaucoup d'argent, mais nous n'en avons jamais perdu non plus. Nous avons toujours été moins touché par la conjoncture que dans les grandes villes, et il y a un domaine où le Garage Chevrier a
toujours brillé : ce sont ses performances commerciales avec une très bonne part de
marché qui atteint aujourd'hui 25% sur le secteur et 35% sur la ville de Louhans (pour une
moyenne nationale d'environ 15%, NDLR). Nous sommes deuxième de la Direction
Régionale de Lyon derrière Autun depuis longtemps...et ça, nous en sommes fiers..."
Nous retrouverons Pierre-Yves Chevrier dans la deuxième partie de ce post, afin d'aborder ensemble l'évolution de son métier de concessionnaire Citroën...